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L
E NOUVEAU MONDE (part 1) |
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...
Il lui semblait qu'il n'avait pas vu la lumière depuis un certain temps. Pour être exact, à en juger par la réaction de ses yeux, il se sentait comme un aveugle qui venait miraculeusement de guérir. Un son faible, régulier et effroyablement monotone raisonnait dans ses tympans. Il lui fallut quelques instants pour indentifier un moniteur cardiaque. Alors les questions affluèrent dans son esprit. Qui se ramenaient toute à la même : qu'est-ce qui s'était passé ? Une jeune femme, une infirmière d'après sa tenue entra dans la pièce, les yeux fixés sur des relevés médicaux. Quand elle releva la tête et que leurs regards se croisèrent, la stupeur apparut sur son visage avec une incroyable intensité : elle n'était pas stupéfaite, elle était l'incarnation de la stupéfaction. Elle lacha ses papiers. On eu dit qu'elle avait vu un fantôme.
Elle ouvrit la bouche, sans pour autant qu'un son en sorte. Souffle coupé, visage figé, comme si quelqu'un avait appuyé sur la touche "pause".
-Mons... monsieur Kerensky, réussit-elle finalement à articuler, vous êtes réveillé...
Kerensky se demanda en quoi ce fait était si incroyable.
-Mon dieu, continua t'elle, c'est dingue c'est je veux dire c'est merveilleux c'est un miracle c'est
Elle prononçait les mots les uns après les autres, sans temps d'arrêt. Maintenant qu'elle avait réussi à parler, rien ne pouvait la stopper.
-Je vais chercher un médecin.
Elle sortit en courant, sans cesser de parler pour elle-même, laissant Kerensky seul face à ses incertitudes. Il tenta de se rappeller ce qui l'avait amené ici. Il était avec ses amis, Largo, Simon et Joy... d'ailleurs où étaient-ils ? Si son état avait été si grave, pourquoi n'était-il pas à ses cotés ? Georgi n'avait rien d'un grand sentimental, mais tout de même... Il songea alors qu'il leur était peut-être arrivé quelque chose à eux aussi. Il prit peur.
Le toubib fit son apparition, suivi de l'infirmière. Vu sa tête, son réveil lui semblait aussi dénué de sens qu'à son assistante. Le géant russe n'eut pas le temps de bouger un muscle que le médecin lui intima l'ordre de se taire. Pendant plusieurs longues minutes, il l'examina sous toutes les coutures. Georgi se laissa faire sans broncher. Il n'avait mal nul part. Il se sentait juste vaseux.
-Que m'est-il arrivé ? demanda t-il quand ce fut fini. Où sont mes amis ?
L'homme le regarda, géné. Il se tourna vers sa collègue.
-Je vous laisse le soin de lui répondre Mlle Williams, j'ai d'autres patients à voir.
L'interpellée soupira. Ce type était peut-être un très bon médecin, mais c'était aussi un sacré connard. Toujours à se défiler dans les cas difficiles. Kerensky attendait sa réponse avec apréhension.
-Vous...
Bon sang, comment pouvez t'on annoncer ça à quelqu'un ? Le dire d'un coup, vite, comme quand on enlève un pansement.
-Vous avez été renversé par une voiture.
C'est tout ? pensa Georgi.
-Il y a onze ans, acheva t-il.
Ce fut le tour de son patient d'avoir le souffle coupé, de ne pas en croire ses oreille. Il avait mal compris, mal entendu, elle avait dit onze jours, onze fractures mais pas ça, merde, pas ça.
-Il y a onze ans, répéta t-elle impitoyablement.
Pourquoi le dire plus doucement ? Ca n'attéurait pas la réalité.
Onze ans, nom de Dieu, onze longue années, ça n'était pas possible, il se rappellait du jour précédent.Hier. Kerensky secouait la tête de droite à gauche, pour en chasser l'information. C'est là qu'il vit le miroir. Il observa son double. Son double. Car ça ne pouvait pas être son reflet : ses cheveux blonds étaient grisonnant, le temps avaient creusé des sillons sur son visage.
-Je sais que c'est difficile à croire monsieur, mais c'est la vérité.
Elle lui tendit sa feuille de soins. Elle était datée du dix-huit septembre 2012. Erreur d'impression. Le 2002 à la rigueur. Pas 2012.
-Où sont mes amis ?
-Je n'en sais rien Monsieur Kerensky. Je ne suis ici que depuis trois ans.
Que trois ans ? As tu idée de ce que c'est, trois ans ? cria t-il intérieurement.
-Je sais qu'une de vos connaissances est aussi hospitalisée ici [elle fouilla son dossier] Ah voilà. Mr John Sullivan. Si vous voulez, je vais aller le prévenir de votre réveil.
-Merci, murmurra t-il.
Williams traversa la moitié de l'hopital en un temps record, jusqu'à la chambre de Sullivan. Elle jeta un rapide coup d'oeil à sa fiche. Cet homme soignait ici un cancer généralisé. Compte tenu de son âge, il n'en avait plus pour longtemps à vivre. Elle entra. Il était en train de lire le journal.
-Monsieur Sullivan ?
-Oui ?
C'était nettement plus facile à annoncer pour lui.
-J'ai une bonne nouvelle. Mr Kerensky s'est réveillé.
John ne répondit rien. Il ne la croyait pas. Pour lui, Kerensky était mort. Les morts ne se réveillent pas.
-Vous voulez le voir ? hasarda la jeune femme.
Toujours pas de réponse. Elle allait sortir quand...
-Oui, merci.
Le russe avait besoin d'une présence amicale.
Georgi fixait toujours son double quand Sullivan entra. Il était assit dans un fauteuil roulant poussé par Kelly Williams.
-Je vous laisse, fit cette dernière? Appellez si vous avez besoin de quoi que ce soit.
-Kerensky, commença John.
Il avait l'air si vieux, si fatigué... Georgi sut qu'il était vraiment malade.
-Dites quelque chose.
-C'est un cauchemar, répondit il d'une voix égale.
Son visage était toujours aussi neutre qu'autrefois mais par de là ce masque, on pouvait apercevoir toute la détresse du monde.
-Non, Georgi, c'est vrai.
C'était la première fois qu'il l'appellait par son prénom.
-Où sont les autres alors ?
-C'est compliqué.
-Je m'en doute ! cria Kerensky. Venez en au fait bon Dieu !
John retenait ses larmes. Il comprenait la situation de son ami, même s'il ne saurait jamais ce que c'était exactement. Et il n'avait pas envie de lui raconter ce qui s'était passé. Ca faisait trop d'horreurs pour une même journée.
-Je vous en prie John...
-(...)
-Je vous en supplie...
Prier, supplier, ça ne lui ressemblait vraiment pas. Sullivan prit une profonde inspiration. C'était tellement dur...
-Il y a onze ans, vous reveniez au bunker avec nos amis. Je ne sais plus d'où, d'une reception chez un grand ponte. Vous étiez à pieds, ce n'était pas loin. Un conducteur ivre a brulé un feu rouge et a foncé sur vous. Mlle Arden... Joy a immédiatemet poussé Largo sur le trottoir, Simon allait être écrasé... Vous avez couru... La voiture vous a percutée.
Silence. Georgi écoutait attentivement.
-Il vous ont immédiatement conduit aux urgences. Vous aviez de graves lésions cerébrales, les médecins disaient que c'était sans espoir.
Sa lèvre inférieure trembla au souvenirs de ces évenements. Il poursuivi néammoins :
-Vous êtes restés des jours dans le coma. Puis se furent des mois. Il fallait décider quelque chose. Vous n'aviez jamais laissé entendre votre avis sur une telle situation. Vous n'aviez pas de testament ou de clause médicale qui attestait que l'on vous débranche ou non. C'était donc à vos proches de prendre une décision.
Largo et Simon étaient absolument contre. Il restait persuadé que vous n'alliez pas tarder à vous réveiller. Joy n'était pas de leur avis, mais elle décida d'attendre. Au bout d'un an, pour elle le doute n'était plus permis. Elle a tenté de convaincre les autres. Elle disait... elle disait que vous auriez voulu qu'on vous laisse mourir en paix. Que si vous vous réveillez, ce ne serait pas avant des années et que vous ne le supporteriez jamais.
Il leva les yeux vers Kerensky, attendant qu'il acquiesce ou qu'il contredise. Rien.
-Depuis votre accident, le groupe n'était plus aussi soudé, vous comprenez. Tous les trois ont eu une violente dispute. Puis Joy a donné sa démission. Elle est restée à New York, elle venait vous voir tous les jours, pour qu'au moins vous ne soyez jamais seul. Simon et Largo venaient souvents eux aussi. C'étaient les seuls moments où ils se voyaient. Deux ans plus tard [sa voix se noua], il y a eu un autre accident, terrible. Le jet de Largo s'est écrasé. Un moteur disfonctionnant. Un accident stupide, comme il peut en arriver à n'importe qui. Le pilote, Largo et Simon sont morts.
A présent, il pleurait pour de bon, en silence. C'était si loin et si proche à la fois. Les traits de Georgi ne bougèrent pas.
-Joy n'a pas supportée le choc. Elle se sentait coupable d'être en vie, d'avoir démissioné. Coupable de ne pas avoir été avec ses amis quand c'est arrivé. Alors elle est partie, personne ne sait où. On ne l'a jamais revu. Moi, j'ai démissioné. Le groupe W n'avait plus de sens sans Largo... et les autres.
-Je veux rentrer à la maison.
Le grand blond ne dit rien d'autre que ces mots, "je veux rentrer à la maison", comme un enfant perdu.
Cela faisait deux jours qu'il était rentré à la maison. Deux jours... une durée concrète. Qui subjectivement, avait duré infiniment plus longtemps que les onze dernières années. Autour de lui rien n'était pareil. Le monde entier avait changé, et lui n'avait pas pu changer avec le monde. Il n'était pas vraiment chez lui. Il n'était pas à la maison. Il n'y retournerait jamais. Une infirmière, kinésithérapeute, restait en permanence chez lui. Il fallait qu'il réaprenne à marcher, à bouger. Il était resté immobile tellement longtemps. En arrivant à son appartement, il avait essayé de pleurer. Ca non plus, il ne savait plus le faire. Mais ça datait d'avant l'accident. En fouillant dans sa mémoire, Kerensky ne se rappella pas avoir jamais pleuré. Ce n'était pas pour rien qu'on l'avait surnommé l'"Homme de glace" et avoir eu des machines froides pour seul contact durant ces dernières années n'avait rien fait pour le réchauffer. Il ne savait pas pleurer. Il ne savait pas extérioriser sa douleur. Alors elle restait coincée en lui, grandissante, menaçant à tout instant de le faire basculer dans la folie.
Durant ses séances de réeducation, l'aide soignante lui racontait les onzes dernières années.
Il n'y avait pas eu de troisième guerre mondiale, comme le tentait à penser les évenements survenus peu avant l'accident. Ce qui ne voulait pas dire que la situation s'était améliorée. Une sorte de nouvelle guerre froide s'était déclarée, entre les USA et le reste du monde. On n'avait pas guéri le Sida, personne n'était allé sur Mars. On avait inventé de nouvelles armes, perfectionné l'informatique. Rien de surprenant. Le groupe W avait fusionné avec tellement d'entreprises qu'il avait perdu son identité. Georgi songeait, en écoutant sa prof d'histoire, qu'il en était de même pour lui. Il n'appartenait pas à ce nouveau monde. Il n'y était pas adapté. Il ne pourrait pas changer le monde, mais le monde le changerait lui. Au final, il ne resterait rien du véritable Kerensky. Il ne s'était pas réveillé dans cette chambre d'hopital, il y était né. L'ancien Georgi est mort, un autre est venu au monde. Fait exprès pour que ça ne semble pas injuste : un partout, match nul. Mais ce n'était pas juste. Car il était persuadé que le nouveau Kerensky n'avait pas la même valeur que l'ancien.
Les jours se suivaient, quasi identiques, à tel point qu'il avait du mal à les dissocier. Il se demanda quel âge il avait. Le même qu'avant ? Ou onze ans de plus ? Aucun des deux, en fait. Il appartenait à une époque disparue. Kerensky était maintenant un homme hors du temps, un homme sans âge. Il se sentait déphasé. Il avait l'effroyable impression qu'on l'avait brusquement catapulté dans une réalité alternative, un monde parallèle. Tout ça en lui foutant le poids de la vieillesse sur le dos. Un coup vraiment tordu. Kerensky avait perdu onze années de sa vie ! Disparus, envolés ! Il aurait mieux fait de les employer à creuser sa tombe. Avec tout ce temps, il aurait fait un trou assez profond pour être certain que personne n'irait jamais l'en sortir. Et il avait perdu sa famille. Il n'arrivait pas à réaliser la disparition de ses amis. Ils ne voulaient pas y penser. Ils voulaient les oublier. A bien y réfléchir, se serait honteux. Vouloir se débarasser des souvenirs de ses proches, comme s'ils étaient une gène. Cela revenait à faire d'eux les responsables de sa douleur. Non, il n'avait pas le droit de les oublier. Ils le rattachaient à leur passé. Ses pensées dérivèrent vers Joy. Il y avait des chances qu'elle soit en vie, elle. Peut-être pourrait-il... Quoi ? La retrouver ? Alors qu'il ne savait pas comment allumer un ordinateur d'aujourd'hui ? En fait, c'était peut-être ce qu'il lui fallait. Un défi. Voilà ce qui redonnerait un sens à sa vie. Il allait retrouver Joy Arden. Il n'avait aucune idée de ce qu'il lui dirait, mais elle était la seule à pouvoir réellement le comprendre. Et pour la première fois depuis l'an 2001, Georgi Kerensky sourit.
Il savait remarcher à présent. Il s'était débarassé de son infirmière, ce qui était une bonne chose. Il avait besoin de rester seul pour faire le point. Depuis sa sortie de l'hopital, Kerensky avait du signer un nombre incalculable de paperasses : des décharges, des factures, tout un tas de problèmes à regler avec les assurances. Onze ans d'absence, et pourtant il se rendait compte que certaines choses ne changeraient jamais : il venait de sortir d'un coma plus que prolongé, avait tout perdu, "Bienvenue dans le monde des vivants Mr Kerensky ! Vous nous devez quelques milliers de dollars, merci et au plaisir !"
Foutue société capitaliste ! Et dire qu'il la trouvait déjà insupportable avant... Georgi avait d'abord voulu s'isoler du reste du monde, de vivre dans les souvenirs du sien. D'autant plus qu'au début, quelques journalistes étaient venus le harceler. "Un homme se réveille après une sieste de plus de dix ans !" Sensationnel, un papier en or ! Il les avait vite dissuadés, ses poings ayant repris du service bien avant ses jambes. Plus tard, il avait compris que se couper de l'extérieur ne servait à rien. Il ne sortait toujours pas, il n'était pas encore prêt, mais il lisait les journaux et regardait la télé. Apprends à connaître l'ennemi, disait-on. Or l'ennemi, c'était justement lui, l'extérieur. Et le grand blond menait ce combat tout seul. L'enjeu de la lutte étant justement de ne plus être seul. Il lui fallait découvrir ce nouveau monde s'il voulait y retrouver Joy Arden. Joy... Dans une fiction télé américaine à gros budget et à petit scénar, un ex-agent du KGB n'aurait recherché une ex-agent de la CIA pour la descendre, sous pretexte qu'elle avait abbatu son frère des années auparavant. Mais là, si Georgi cherchait Joy, c'était parce qu'elle était la seule amie qui lui restait. Il n'arrivait pas à réaliser la mort de Largo et de Simon. Il se rappellait de leur première rencontre... Il avait été recommandé à Largo par un moine, ce qu'il trouvait assez drôle. Celui-ci était venu le trouver dans un bar enfumé, où trainaient la plupart des soviétiques et mafieux russes qui souhaitaient noyer leurs soucis dans l'alcool. Lui-même ne devait pas avoir l'air très sobre ce jour-là. Du moins était-ce l'impression qu'il voulait donner aux deux types venus le rosser. Une bagarre avait éclatée. Il avait fui, envoyant au passage son futur meilleur ami au tapis. Ce qui n'avait pas empeché le milliardaire de le sauver. Dans la limousine, ils avaient eu leur première conversation.
-Mon Dieu aidez moi, je suis tombés sur des tarés, avait t-il dit au bout de quelques instants. Mais dans la même minute, tout s'était arrangé.
-Si vous êtes des types réglos, je le serai aussi...
Plus tard, il avait fait la connaissance de Joy, d'une manière tout aussi peu banale. Il l'avait prise pour un intrus et lui avait littéralement sauté dessus. Elle savait se défendre. Quand Largo les eut séparés, il avait observé son visage. Il lui était famillier.
-Je vous connais.
-Certainement pas, avait-elle répondu. Je ne fréquente pas les gens comme vous.
Pourtant il l'avait bien reconnu. Et le lui avait dit. Quatre ans auparavant, ils avaient été adversaire dans une histoire d'armes volées. CIA vs KGB, un grand classique. Qui n'avait pas nui à leur amitié, un peu "violente" au début il fallait le reconnaître, mais bon. Malgré leur passé commun, il considérait que s'étaient au bunker qu'ils s'étaient vraiment connus pour la première fois. A Athènes, il avait rencontré l'agent, à New York, la femme. A présent il ne souhaitait rien de plus au monde que la revoir. Il ne pouvait pas supporter la douleur tout seul alors il l'ignorait. Mais il ne pourrait pas le faire indéfiniment. Le jour où il craquerait, il voulait être avec Joy.
Ce n'était vraiment pas une tache évidente. Joy était une véritable femme-caméléon, qui pouvait se fondre dans le décor en quelques instants. Alors en onze ans, elle avait eut le temps de trouver une bonne cachette. Mais ce n'était peut-être pas le cas. Après tout, de qui ou de quoi aurait elle due se cacher ? Ses amis étaient morts. Elle ne se planquait pas, elle ne craignait pas que quelqu'un la retrouve. Elle voulait seulement fuir son passé, sa vie antérieure, repartir à zéro. C'était en suivant ce raisonnement que Kerensky effectuait méthodiquement ses recherches. Il fouillait les lieux les plus éloignés géographiquement, effectuant des cercles concentriques croissant autour de New-York. Et tout ça sans quitter son appartement. L'argent de son compte n'était pas resté innactif durant son séjour dans les bras de Morphée, et à son réveil, un joli pactole l'attendait. Il aurait put coller un procès au cul du chauffard qui l'avait renversé, mais ce n'était pas dans la nature de Georgi. Même après avoir réglé ses frais médicaux et le reste, il avait suffisament d'argent pour s'offrir un équipement dernier cri. Il n'avait eu aucun problème pour la prise en main. Certes la technologie avait beaucoup évoluée, mais les hommes étaient restés des cons, et la société de consommation faisait avec. N'importe qui pouvait se servir d'un ordinateur. Et comme si ça ne suffisait pas, lui était un expert. Un expert qui faisait du sur-place. Car Joy demeurait introuvable. Mais il continuait, ne desepérant pas. Car l'espoir de lui reparler était tout ce qui le maintenait en vie.
Et puis cela arriva. Le dix-huit novembre. Deux mois après son réveil. Ce ne fut pas le jour où il revut Joy. Ce fut le jour où il sortit. pour être exact, la nuit où il sortit. Jusqu'ici, il s'était fait livrer à domicile tout ce qui lui était nécéssaire, faisait ses courses sur internet. Il n'avait pas entendu de voix humaine depuis le départ de la kiné, si on exceptait radio et télévision. Pourtant ce jour là, il sut qu'il devait aller dehors. Mieux, il en eut envie. Une fois dans la rue, il ne parvenait plus à dire pourquoi. Pour respirer les pots d'échappements, encore plus toxiques qu'au début du siècle ("... et dans le futur, nous aurons des voitures électriques" disait les scientifiques), être agréssé par les lumières stroboscopiques des enseignes des boîtes de nuit, se faire briser les tympans par les sirènes de flics... La ville lui semblait encore plus désagréable qu'avant. Encore plus grande aussi, c'était une sorte de lierre qui s'étendait sans cesse et étouffait tout ce qui pouvait le géner. Mais l'endroit où il se rendait était à l'extérieur de New York. Kerensky marchait silencieusement vers le cimietière. Il s'était attendu à avoir froid, l'hiver New-Yorkais étant toujours très rude. Mais la nuit était douce, malgré la fine neige qui tapissait les trotoirs. L'effet de serre, le réchauffement de la planète ? Ou tout simplement le monde qui faisait en sorte que sa première expédition dans cet univers soit la plus agréable possible ? Peu importe. Autant en profiter sans trop se poser de questions. Il continua sa promenade nocturne, semant des traces de son passage dans la neige. Il arriva devant la grille, qui restait toujours ouvertes. Il n'y a pas d'heure pour les braves, et il n'y en avait pas non plus pour les morts. Pas que les morts fussent tous des braves pour autant. Georgi parcouru au hasard le dédalle des allées, son regard accrochant plus les dates que les noms. Il y avait là des centenaires, des gens qui n'avaient pas dépassé la cinquantaine, et aussi des enfants. Pas eu le temps de comprendre ce qu'était la vie qu'ils étaient déjà morts. Alors Kerensky se dit qu'il n'était peut-être pas si à plaindre que ça. Il aurait du être tué par cette voiture, et finalement, on lui avait offert une seconde chance. Une autre vie, un autre chemin qui, bien que tortueux, s'étendait assez loin devant lui. Il se trouvait maintenant devant les tombes de Simon et Largo. Elles été situées cote à cote. Georgi avait pensé qu'on enterrerait Largo dans le même cimetière que son père. Celui-ci, loin de l'agitation de la métropole, semblait plus que l'autre conçu pour reposer en paix. Il ne savait pas si c'était uniquement Sullivan qui s'était occupé des funérailles de ses amis. Les deux hommes n'avaient jamais évoqué leurs souhaits post-mortem. Pourquoi l'auraient-ils fait ? Bien sûr, ils connaissaient chacun les risques de leur métier ou position sociale, ils étaient parfaitement conscient du risque d'un attentat à chaque seconde. Mais l'un comme l'autre étaient des hommes du présent, qui préféraient profiter de chaque instant que leur offrait la vie plutôt que de s'angoisser sur leur mort hypotétique. Ce que lui-même se devait de faire aussi, ne serait-ce que pour honorer leur mémoire. Georgi n'avait pas amené de fleurs. Il dénoua son écharpe, qu'il posa en travers des deux dalles, comme pour les réunir. Il resta encore un temps indéfini, ressassant une foule de souvenirs, le rire de Simon résonnant à ses oreilles. Puis il fit demi-tour et fut englouti par la nuit.
C'est le premier pas qui compte. C'est ce qu'on dit. C'est loin d'être toujours vrai. Kerensky pensait qu'une fois sorti, ça lui serait plus facile de recommencer. Et ce n'était pas du tout le cas. Mais il se forçait : il quittait plus souvent son appartement, pour des raisons diverses. Il était même allé au cinéma. Il avait d'abord songé à se rendre dans un cinéma rétro, qui passait de "vieux" films, mais à la vue de l'affiche de "La Vie Est Belle" de Capra, il avait opté pour le dernier blockbuster amerloque. Ce n'était ni plus ni moins médiocre qu'avant. En fait, ça n'avait absolument pas changé. Un beau jeune homme con comme ses pieds qui est néammoins le meilleur agent secret du pays, qui rencontre une superbe pin-up avec qui il découvre pour la première fois ce qu'est vraiment l'amour, des explosions toutes les cinq minutes pour pallier au manque de scénario. Georgi n'aurait pas été surpris d'apprendre que les vedettes soient les enfants des DiCaprio ou Lopez de son époque. Des belles gueules sans consistances. Un beau reflet de l'Amérique. Au fond, qu'est-ce que le futur avait de si différent ? On ne pouvait même pas vraiment dire qu'il était pire. Bien avant son accident, la Terre avait atteint un état de léthargie dans laquelle elle stagnait encore aujourd'hui. Dans ce cas, pourquoi le géant russe se sentait-il aussi inadapté, aussi loin de chez lui ? Le poids des années ? Non, ça, il arrivait encore à le supporter. Alors quoi ? La réponse lui apparut, plus évidente que jamais : parce qu'il était seul. Il avait toujours entretenu une image d'homme solitaire, un "poor lonesone KGB cow-boy", qui, une fois sa mission accomplie, partait seul vers le soleil couchant. Mais depuis son insertion à l'Intel Unit et au fil des années, il s'était rendu dépendant de ses amis. Une dépendance vraiment agréable. Et voilà qu'il était sevré tout d'un coup. Il avait besoin de sa dose de vannes de Simon, de conneries capitalistes de Largo, de disputes stupides avec Joy... Il devait se remettre plus sérieusement à sa recherche. Il n'avait pas vraiment arrêté, mais ces derniers jours, tournant en rond, il avait relaché ses efforts. Et il devait peut-être penser à remonter à la source. Sa méthode habitulle ne donnant pas grand chose, il fallait innover, aller sur le terrain. Sa décision était prise. Demain, il se rendrait à l'ancienne adresse de Joy. Peut-être que ça ne donnerait rien, auquel cas il essaireait autre chose. Quoi qu'il arrive, il n'abandonnerait pas.
Kerensky frappa trois coups brefs. Un homme d'age respectable lui ouvrit et le détailla derrière ses petites lunettes sales.
-C'est pour quoi ? demanda t-il sur le ton de quelqu'un qui n'en a rien à faire.
Georgi avait appris que l'ancienne concierge, Mme Kinson, avait trouvé un meilleur boulot et était partie vivre à Memphis, avant le départ de Joy. Au moins une que l'avenir avait épargné.
-J'aimerais vous parler d'une ancienne résidente. Arden, Joy Arden.
Le concierge le fit entrer en ralant. Il ne proposa pas à son invité de s'asseoir tandis qu'il fouillait dans une armoire de laquelle il extripa une boîte à chaussures rongée par l'humidité.
-Ce nom ne me dit vraiment rien, marmonna t-il en posant la boîte sur la table.
Il sortit des fiches qu'il fit défiler sous ses yeux.
-Comment ça s'écrit ?
-A-R-D-E-N, éppela t-il d'une voix lasse.
-Arden, Joy, je l'ai.
Il examina le bristol.
-Elle est partie il y a dix ans. Ca nous rajeunit pas tout ça.
-Vous ne savez pas où elle aurait pu aller ?
-Je ne l'ai jamais connu, je ne suis ici que depuis six ans.
Il y avait donc eu une autre personne entre 2001 et 2006. Kerensky le remercia et prit congé.
Il songea à aller voir les autres locataires. Mais d'après ses informations, un problème de tuyauterie avait inondé tout l'immeuble il y a huit ans et tous les voisins de Joy avait du déménager. Il était peu probable qu'ils soient revenus. Les gens qui habitaient là ne devait pas non plus avoir connu son amie, mais ce n'était pas non plus une possibilité à écarter... Il n'avait pas envie de frapper aux portes, mais ça ne lui prendrait que quelques minutes, et il serait dommage de passer à coté d'une information précieuse. Il ne s'était pas trompé. L'incident ayant dissuadé les anciens résidants, l'immeuble n'était plus habité que par des personnes qui ne pouvaient pas trouver mieux. Néammoins, Georgi parcouru tous les étages et frappa à toutes les portes.
-Désolé monsieur, je n'ai emmenagé ici que l'année passée.
C'était le dernier. Bon, il avait perdu son temps mais il avait vu du monde. Il se dirigea vers l'ascenseur, mais une pancarte "hors service" ornait la porte. Il redescendit donc par l'escalier, comme il était monté. Arrivé au niveau trois, il s'arrêta. Il n'était pas allé chez Joy. Evidemment, celui ou celle qui y vivait avait forcément emmenagé après son départ. Mais sait-on jamais, peut-être cette personne pouvait lui apprendre quelque chose. Une indication,aussi infime soit-elle, et il n'aurait pas l'impression d'être venu pour rien. Il frappa. Rien. Pourtant, il pouvait entendre de la musique à travers la porte. Il continua de toquer, jusqu'à ce que finalement, il entende une clé jouer dans la serrure. La porte s'ouvrit.
Le coeur de Kerensky fit un bond dans sa poitrine, si fort qu'il crut le voir tomber sur le plancher. Car la femme qui se tenait devant lui n'était autre que Joy. Elle n'avait pas beaucoup changé, son visage ne portait pas la marque des onze dernières années. Mais ses yeux... Son regard semblait avoir vielli pour tout son corps. Un regard très fatigué, qui était pour l'instant figé dans une expression de surprise intense.
Joy faisait encore un rêve. Elle n'allait pas tarder à se réveiller en criant, comme à chaque fois. Mais elle n'avait pas fait ce rêve depuis presque deux ans. Et elle ne se réveillait toujours pas.
Georgi ouvrit la bouche. Dans ses rêves, il n'avait jamais parlé.
-Joy... Joy, Joy.
Que pouvait il dire d'autre ? Les mots ne venaient pas. Il sentit quelque chose couler sur ses joues. Ca y est, il pleurait. Il évacuait sa douleur. Joy ouvrit les bras et Kerensky l'étreigna. Elle pleura à son tour. Toujours enlacés l'un à l'autre, ils tombèrent à genoux.
Aucun des deux ne sut dire combien de temps ils restèrent sur le palier, à pleurer en silence. Mais ils finirent par s'arrêter. Joy se releva la première, tendit la main à Georgi et ils rentrèrent.
Part 2
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