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Le Bunker.
Joy, Simon et Largo étaient réunis depuis presqu'une heure à réfléchir sur la conduite à tenir. Georgi devait les rejoindre et ils ne savaient toujours pas que dire ou que faire. Ils avaient été à son chevet pendant la durée de son hospitalisation, et avaient pris le parti de ne pas parler de ce qui était arrivé. Le mot " suicide " était banni de leur vocabulaire. Joy restait sceptique quant à cette prétendue tentative de suicide du russe, mais ce dernier n'avait rien dit et aucun d'entre eux ne se sentait le courage de ressasser cet épisode difficile.
" Le mieux est d'être soi-même. On fait comme s'il ne s'était rien passé et on attend que Kerensky en parle. " proposa Largo.
" Tu le connais, répliqua Joy, il n'en parlera pas. Mais je ne vois pas quoi faire d'autre, alors c'est d'accord. "
L'ex-agent du KGB entra à ce moment et Largo fut le premier à le rejoindre sur le palier :
" Hello ! Welcome back. On n'a touché à rien, et Simon a déjà préparé le café."
Le russe ne répondit pas. Il regardait dans la pièce. Il regardait Joy. Simon prit le relais en posant les tasses sur la table.
" Allez, si on prenait le café, les enfants ? "
Kerensky ne bougeait pas. Largo lui posa la main sur l'épaule.
" Georgi ? Tu te sens bien ? "
Il croisa le regard bleu de son ami et y lut le désarroi.
" Est-ce que vous pouvez nous laisser, Joy et moi ? On doit se parler. "
Intrigué, Largo acquiesça et fit signe à Simon de le suivre.
Restés seuls, Joy et Georgi hésitèrent. Enfin, le russe descendit les marches et fit le tour de la pièce comme s'il la découvrait pour le première fois.
" Qu'est ce qu'il y a Georgi ? "
Si elle ne prenait pas l'initiative, elle risquait d'attendre un certain temps avant qu'il ne se décide à parler. Il la regardait, mais restait à distance.
" Joy, je n'ai pas… je n'ai pas essayé de me suicider. "
" Je sais, tu me l'as dit. Je vais t'aider à retrouver celui qui a fait ça. "
" Qu'est ce que je t'ai dit d'autre ? "
La question la surprit. Il paraissait anxieux. Perturbé plutôt. Elle se souvint de ses rêves et se demanda s'il avait aussi rêvé de ce genre de situation.
" Tu m'as dit… "
Il leva la main et elle se tut. Avait-il peur de la réponse ? Il franchit l'espace qui les séparait et mit les mains sur ses épaules. Elle se laissa faire et se sentit trembler. Il était très près. Trop près.
" Je connais tes sentiments pour Largo. Je connais les siens. Vous serez bien ensembles. Mais je ne veux pas renoncer à toi avant… "
Il posa ses lèvres sur les siennes et l'embrassa. Complètement électrisée, elle se laissa porter par le romantisme du moment et trouva du plaisir à lui répondre.
Lorsqu'ils se séparèrent, Georgi avait retrouvé sa froideur habituelle et Joy ne fut plus sûre de rien.
Penthouse
Largo et Simon étaient assis chacun dans un fauteuil. L'air soucieux de son ami renvoyait Simon à ses propres interrogations. Mais à la différence de son ami, il était incapable de garder ses sentiments pour lui.
" Largo ? Tu crois qu'il va s'en remettre ? "
" Oui. "
Le jeune milliardaire avait répondu du tac au tac, comme s'il se répondait à lui-même. Simon soupira :
" Qu'est ce qu'il avait à dire à Joy ? "
Largo haussa les épaules :
" Je ne sais pas. Tu sais ils sont du même monde. Ils se comprennent parfaitement, même s'ils ne veulent pas l'avouer. "
" Un peu comme nous. "
" Oui, un peu comme nous. "
Simon allait rajouter quelque chose quand le téléphone sonna. Largo alla répondre. Son visage affichait une gravité inhabituelle. Enfin, il raccrocha. Simon le regarda, attendant un compte-rendu, mais Largo ne dit rien. Il se leva et fit signe à Simon de le suivre. Dans l'ascenceur, il daigna lui expliquer :
" C'était Michel Cardignac. John a disparu, il aurait été enlevé. "
" Enlevé ? mais comment, pourquoi ? "
Largo soupira, agacé :
" John est mon bras-droit, mon conseiller, comme il fut celui de mon père. Qui d'autre que lui connaît le mieux le groupe ? S'il disparaît c'est le groupe tout entier qui vacille. "
Simon resta silencieux. Lorsque les portes s'ouvrirent, Largo fut presque submergé. Tous les membres du Conseil étaient présents, visiblement inquiets. A leur tête : Michel Cardignac. Largo les fit se rassembler dans la salle du Conseil. Simon resta à la porte. Le fauteuil de John Sullivan était vide, et ce vide créait le malaise. Largo réclama le silence :
" J'aimerais assez que chacun parle à son tour, s'il a quelque chose à dire. Je donne la parole à Michel Cardignac, puisque c'est lui qui m'a prévenu. "
L'interpellé se racla la gorge :
" J'avais rendez-vous avec John ce matin. Quand j'ai vu qu'il n'arrivait pas, j'ai essayé de le joindre. Ce n'est pas lui qui a répondu au téléphone. Il y avait quelqu'un d'autre chez lui. "
" Cette personne vous a dit quelque chose ? " demanda Largo.
" Oui, il m'a dit : "Dites à monsieur Winch de se tenir prêt." "
" Et c'est tout ? "
" Oui. "
Alicia Dell Ferill demanda la parole qui lui fut accordée :
" Devons nous prévenir la police ? "
Michel Cardignac lui répondit le premier :
" Non pas question. Vous imaginez le scandale ? Les actions risquent de chuter ! "
Largo poursuivit :
" Pour une fois, je suis d'accord avec Michel, pour le moment on ne bouge pas. Nous n'avons aucune certitude. Je vais charger mon équipe de faire quelques recherches. Si on vous pose des questions, John Sullivan est malade. Il m'aura téléphoné très tôt ce matin, il est alité. On est d'accord ? "
Personne ne trouva rien à rajouter. Les membres du Conseil se retirèrent un à un. Ne restèrent plus que Simon, Largo et Michel Cardignac.
" Merci Michel, vous avez fait la bonne proposition. "
Le regard que lui lança le président de la Winchair resta indéchiffrable.
" Je n'ai pas envie d'être le prochain sur la liste, Largo. "
" Vous croyez qu'il y aura d'autres enlèvements ? "
" Je n'ai pas voulu inquiéter les autres, mais la personne que j'ai eu au téléphone me l'a signifié… "
Largo soupire. Michel Cardignac quitta la pièce. Simon se tourna vers son ami :
" Tu crois qu'il sait quelque chose ? "
" Il est mort de trouille, ça se voit. Je crois que pour une fois on peut lui faire confiance, il fera tout pour nous aider. "
Il ponctua sa remarque d'un clin d'œil et Simon sourit.
Ils regagnèrent le Bunker. Joy et Georgi étaient assis côte à côte et visionnaient une bande vidéo.
" On a un pépin. " commença Largo.
" On est au courant. " répondit Joy, " Michel Cardignac a essayé de te joindre ici. D'après lui, John Sullivan a été enlevé. "
" Les nouvelles vont vite à ce que je vois, " sourit Simon.
Joy et Georgi échangèrent un sourire et Largo sentit une pointe de jalousie le titiller. Le couple semblait être très proche, à les voir, leur complicité, le jeune homme se doutait qu'ils s'étaient fait des confidences. Un regard vers Simon confirma ses soupçons. Son ami avait l'air de se dire la même chose.
" Bon, Georgi, je pense que tu peux faire des recherches sur Sullivan : emploi du temps, coups de fil, dossiers en cours. Regarde s'il n'a pas reçu des menaces dernièrement. Simon, Largo et moi on va faire un tour chez John. Ce te va ? "
" Ok Joy, garde ton gsm sous la main, je te tiens au courant dès que j'ai du nouveau. "
" Ca va ? On vous dérange pas trop ? "
La voix de Simon s'était faite entendre, visiblement il était vexé.
" Quoi ? " L'interpella Kerensky. " le plan ne convient pas à notre chef de la sécurité ? "
L'ironie contenue dans les paroles du russe hérissa Simon.
" Je te rappelle que mon rôle de… "
" Tu as une autre idée ? " l'interrompit Kerensky.
" Non. "
" Bon, alors ne perdez pas votre temps. "
Largo avait assisté à la scène sans broncher. Kerensky avait toujours eu certaines difficultés à accepter l'autorité de Simon, mais parfois cela prenait des proportions inquiétantes. Joy ne disait rien.
Dans la voiture, Largo aborda le sujet :
" Je crois que Georgi n'est pas prêt. "
Simon, à l'arrière haussa les épaules :
" Il est givré. "
" Non. " dit Joy, " il souffre c'est tout. "
" Tu sembles être bien au courant. "
" Oui… Ecoutes, Largo, il m'a … euh… dit certaines choses. Il a besoin d'un peu de temps pour retrouver ses marques. "
" Joy tu m'inquiètes quand tu prends la défense de Kerensky. "
" Je ne plaisante pas Simon. "
" On est arrivés. " les interrompit Largo.
Le Bunker
Resté seul, Georgi avait senti un étrange malaise l'envahir. Il verrouilla la porte, lança ses recherches et se mit à rêvasser. Il pensait à John Sullivan, qui lui avait probablement sauvé la vie, à Joy qui avait été si présente. A Michel Cardignac. Il était le seul à s'être inquiété pour John. Il repassa la bande de surveillance alors que le récit de Largo lui revenait en mémoire. Saisi d'un doute, il préféra l'appeler :
" Largo ? C'est moi. Tu m'as bien dit que Cardignac a téléphoné quand il n'a pas vu arriver Sullivan ? Ca signifie qu'il devait déjà être au bureau. D'après la vidéo que Joy et moi avons visionnée, il est arrivé au building comme s'il avait le diable à ses trousses. Ce qui veut dire qu'il était déjà au courant et que par conséquent, il t'a menti. Je ne saurais trop vous conseiller de rester sur vos gardes. "
En raccrochant, Largo avait l'air troublé :
" C'était Kerensky. D'après lui, Cardignac était au courant que quelque chose clochait. "
" En tout cas, ici, il n'y a aucune trace de lutte ou une preuve qui indiquerait que John soit parti contre son gré. " dit Joy.
Ils se tenaient dans le salon de John Sullivan.
" Bon qu'est ce qu'on fait maintenant ? " demanda Simon.
" On retourne au Bunker et on avise sur place. "
Bureau de Michel Cardignac
Les deux hommes se jaugeaient du regard. Le sourire en coin de Cardignac ne présageait rien de bon. Il était debout derrière le bureau.
" Qu'est ce que vous espérez ? "
" Que vérité et justice soient faites. "
" Vérité ? Vous parlez de vérité ? Vous ? J'ai lu votre dossier. On vous connaît bien. Vous pourriez être une recrue de choix. Et vous pourriez même avoir d'autres avantages avec nous qu'auprès de monsieur Winch. Vous devriez y réfléchir. "
" Pourquoi avoir trahi Winch ? "
" Ne vous méprenez pas. J'étais fidèle à Nerio. Mais quand il est mort et que son fils a pris la direction, j'ai vu tous mes espoirs de progression sociale réduits à néant. Je fais du profit, pas de l'humanitaire. J'ai une image de marque à entretenir. Ils m'ont fait une offre, que vous ne devriez pas refuser. C'est un conseil que je vous donne. Vous en savez trop à présent. Je vous donne jusqu'à ce soir pour vous décider. Après, il sera trop tard. "
Le Bunker
Simon mordait à belles dents dans sa part de pizza alors que Kerensky faisait une moue dégoûtée.
" On devrait interdire la nourriture dans cette pièce. " grommela Kerensky.
" Aller prends une portion et arrête de râler ! "
Georgi regarda le suisse d'un air outragé et Largo ne put s'empêcher de rire. Joy tentait de conserver son sérieux et les focalisa sur leur souci majeur : la disparition de John.
" Tu n'as rien trouvé Georgi ? "
" Non, j'ai essayé de recomposer son emploi du temps, mais j'ai un trou à partir d'hier soir 20 heures. "
" Tu sais où il devait aller, ou avec qui ? " demanda Simon entre deux bouchées.
" Je n'en ai aucune idée. "
Largo soupira :
" Nous revoilà à la case départ. "
" Attends, pourquoi n'irais-tu pas voir Cardignac ? " proposa Joy, " Après tout, il nous a menti. "
" C'est une idée qui se défend, remarqua Kerensky, d'autant que d'après ce que j'ai trouvé, lui aussi semble s'être volatilisé à partir de 20 heures hier soir. Sauf que lui est rentré au bercail… "
" Joy, tu viens avec moi. "
Largo se leva.
" " Georgi tâche d'enregistrer la conversation, te connaissant, tu as dû truffer le building de micros. Toi Simon tu restes dans le couloir, en renfort, au cas où il y aurait un imprévu. "
" Et c'est parti ! " fanfaronna Simon. " Quant à toi, dit-il en désignant Kerensky, n'en profite pas pour finir ma pizza ! "
" Aucun risque… "
Bureau de Michel Cardignac
" J'étais sûr que vous prendriez la bonne décision. Ils seront ravis de vous accueillir. N'oubliez pas le rendez-vous, et ne soyez pas en retard. Ils n'aiment pas attendre. Mes félicitations."
Cardignac raccrochait au moment où Largo et Joy firent irruption dans son bureau. La surprise effaça son air satisfait que Joy avait tout de même eu le temps de remarquer.
" Largo ? Que me vaut… "
" Qu'est ce que ça veut dire Michel ? Vous saviez en arrivant ce matin que John avait disparu. Et où étiez-vous hier soir ? "
Devant cette attaque de questions, Cardignac riposta :
" Vous ne posez pas les bonnes questions, Winch. "
Largo s'assit dans un des fauteuils alors que Joy restait debout derrière lui.
" Michel, je crois que vous êtes dans de sales draps. Deux inculpations pour meurtre, ça va ruiner votre vie. "
Le président de la Winchair blêmit :
" Je ne vois pas de quoi vous voulez parler… "
" Alors laissez moi vous rafraîchir la mémoire : Georgi Kerensky a découvert que vous trempiez dans une affaire louche dans laquelle se trouve également la Commission Adriatique. Ennuyeux, n'est ce pas ? Je suppose que vous avez eu vent de ses découvertes, ou simplement de ses recherches, et vous avez joué le tout pour le tout. Vous êtes descendu au Bunker et j'ignore encore comment, avez réussi à injecter un poison à Georgi. Dans la foulée, vous avez subtilisé les documents compromettants. Malheureusement pour vous, John Sullivan est arrivé et a trouvé Georgi. Ce dernier, avant de sombrer, a réussi à vous dénoncer. Il le refera d'ailleurs plus tard à Joy Arden. A 20h hier soir, vous aviez rendez-vous avec John Sullivan qui exigeait votre démission ou il allait tout révéler à la police. Vous l'avez abattu de trois balles et êtes rentré chez vous. Ce matin, devant les caméras, vous avez fait l'homme terrorisé. "
" Très bon scénario monsieur Winch, mais vous n'avez pas la moindre preuve de ce que vous avancez. "
" C'est là que vous faites erreur. Voici les trois balles qui auraient dû tuer John ainsi que l'enregistrement de votre conversation d'hier soir. A cela s'ajoute aussi son témoignage. "
Largo avait posé les balles et la cassette sur la table, devant un Cardignac qui tremblait nerveusement.
" Vous croyiez que nous vous avions pas remarqué chez John ? Vous nous avez suivi et je suppose que nous étions sur écoute… "
" Vous ne vous en sortirez pas Largo. Je ne suis pas seul ici. Mais vous allez venir avec moi en enfer." Il avait brandi une arme vers Largo. Un coup de feu éclata. Michel s'effondra, mort sur le coup. Largo se tourna vers Joy qui regarda en direct de la porte. Kerensky, très pâle, tenait encore son revolver. A ses côtés, Simon, choqué, tentait de rester maître de lui.
" Je n'ai pas pu le retenir, je suis désolé… "
L'arme tomba au sol avec un bruit sourd. Kerensky tourna les talons et s'en fut, aussitôt suivi par Joy.
Simon et Largo étaient restés dans le bureau de Cardignac. Simon était anxieux, il avait le sentiment d'avoir failli à sa mission. Largo quitta la pièce, le plantant là et revint quelques instants plus tard, accompagné de Sullivan, qui jaugea la situation.
" Je pense que nous pouvons parler de légitime défense. Je suppose que Joy acceptera de témoigner. "
" Sans aucun doute. Michel allait me tirer dessus, sans elle je serai mort à l'heure qu'il est. "
Simon était impressionné par l'aplomb avec lequel mentait son ami et par le flegme de Sullivan. La mort de Cardignac ne semblait pas le toucher. Il se rappela à temps que Cardignac avait tenté de le tuer la veille.
Dans l'ascenseur qui descendait au Bunker Kerensky resta muet. Tête baissé, il ignorait Joy. Lorsqu'il sortit, Joy le retint en lui prenant la main. Il tressaillit et s'immobilisa :
" Tu as fait ce qu'il fallait, Georgi. "
" Non, j'ai perdu mon sang froid. Je suis venu pour me venger, et je l'ai tué. "
" Tu as sauvé la vie de Largo. Je… Cet enfoiré m'a prise au dépourvu. Sans toi, Largo serait mort… "
Il la regardait et dans ses yeux se mêlaient différents sentiments.
" Fais moi confiance Georgi, s'il te plaît. "
Elle se rapprocha de lui et l'enlaça. Il la serra contre lui et murmura :
" Merci Joy. J'ai confiance en toi. Il y a juste que j'ai du mal à retrouver mes repères. "
" Je te fais confiance Georgi, tu vas y arriver. Ca prendra le temps qu'il faut mais on va y arriver. "
FIN
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