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Ludwig Van Beethoven
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Le train filait vers Paris, rempli, comme à chaque veille de rentrée scolaire. La moyenne d'âge était entre 20 et 25 ans. Personne ne prêta attention aux quatre hommes qui passaient dans l'allée. Ils ressemblaient à n'importe quel contrôleur. Rien de suspect, donc, hormis qu'ils étaient un peu plus nombreux qu'à l'accoutumée.
Personne ne réagit lorsqu'ils demandèrent à l'homme aux tempes grisonnantes de les suivre. Simple formalité, il n'avait certainement pas de titre de transport. Personne ne réagit non plus lorsque le corps tomba sur la voie. Il faut dire, les premières classes sont peu fréquentées, et les hommes avaient pris
soin de rester discrets. Ce n'est que le soir, au Journal télévisé, que certains reconnurent un voyageur de leur train, en la personne de Jean Yves T., directeur d'une entreprise d'électroménager, récemment rachetée par le groupe W. " Un suicide qui aurait pu être évité ",
commentèrent les journalistes en rappelant que la victime était l'inventeur d'une machine à café sans fil et très économique.
Siège du groupe W, New York.
John Sullivan arpentait le bureau de Largo Winch, qui le regardait, mi-amusé, mi-ennuyé. A la fin, il n'y tint plus :
" John, s'il vous plaît, vous me donnez le tournis. "
Cette remarque le fit exploser :
" Mais enfin Largo, vous vous rendez compte ? Nous courons droit à la catastrophe ! "
" Calmez-vous, nous allons trouver une solution. "
" Une solution ? Et comment comptez-vous vous y prendre ? C'est le troisième suicide en moins d'un mois, les actionnaires se posent des questions, le conseil se pose des questions, JE me pose des questions, et vous… "
" Je m'inquiète John. Je ne crois pas à cette histoire de suicide. Je vais demander qu'une enquête soit menée. Et je vais demander à Kerensky de voir ce qu'il peut trouver. Et je vais vous demander, John, de rester calme. On en a vu d'autres. "
" Oui, c'est bien ça le problème. Du temps de Nerio, tout se passait à distance. Nous avions une équipe pour ce genre… d'affaire. "
Le jeune se leva et observa la ville illuminée.
" Mais Nerio n'est plus là. Je n'y peux rien John, je n'aurais pas pu me faire à ses manières… "
" Il savait être juste vous savez… "
" Peut être, mais il savait aussi être malhonnête. Et c'est à cette facette de sa personnalité que je veux éviter de ressembler en restant moi-même. "
" Je sais. Et je crois que ça vous réussit plutôt bien. "
Le Bunker.
Lorsque Largo entra dans le Bunker, il faillit tomber à la renverse en entendant la musique.
" Mais qu'est ce que… "
Simon vint à sa rencontre.
" C'est un coup de Kerensky, nous l'empêchons de se concentrer, sa seule arme contre nos nuisances c'est Beethoven, enfin c'est ce qu'il dit. "
" Ca lui réussit plutôt pas mal. " ajouta Joy, venue à leur rencontre.
" Ben si je m'étais attendu à ça… "
Le russe n'avait pas bougé. Il pianotait sur son clavier. Simon leur fit signe de le suivre dans le couloir.
" Je crois qu'il a réussi son coup, nous voilà condamnés à nous réunir dans le couloir… " sourit Largo. " Ca l'a pris quand cette folie ? "
" Quand Simon a renversé du café sur son clavier, après que je lui aie fait une remarque… déplacée… " répondit Joy.
" Ah je vois, donc il se venge à coup de Sonate au clair de lune ? "
Simon prit un air attristé.
" Ca aurait pu être pire, il aurait pu mettre du hard rock… " plaisanta Largo.
Simon lança un regard meurtrier à son ami :
" N'en rajoute pas, Beethoven c'est assez difficile à supporter… "
" Bon à part ça ? "
Simon et Joy redevinrent sérieux :
" Ben, pas grand chose. Les suicidés n'ont rien en commun, si ce n'est que leur entreprise a été rachetée par le groupe W. "
Largo parut contrarié.
" John s'inquiète, je ne l'ai jamais vu comme ça. Je n'ai pas envie de voir tous mes chefs d'entreprise disparaître les uns après les autres, on doit trouver quelque chose. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais trouvez quelque chose ! "
Il les planta là et prit l'ascenseur.
" Ca lui réussit pas Beethoven… " soupira Simon, avant de retourner dans le Bunker suivit de Joy.
Kerensky n'avait pas bougé, et de temps à autre, il fermait les yeux et se laissait imprégner par la musique, un léger sourire flottant sur les lèvres. Brusquement, la musique s'arrêta. Le russe se retourna d'un bloc et son regard exprimait sa contrariété. Simon se tenait près de la chaîne stéréo, assez loin de Kerensky, tandis que Joy restait prudemment près de la porte, craignant la scène qui allait suivre.
" Bon, maintenant qu'on s'entend, on va pouvoir parler. " sourit Simon.
Kerensky se rassit et continua à taper sur le clavier.
Joy se rapprocha :
" Largo veut des résultats. Je crois que la situation est plus critique que nous le pensions. Largo ne nous dit pas tout. L'économie du groupe a été touchée. "
" En effet, " dit Georgi, " Les hommes qui se sont suicidés ont été racheté par le groupe très récemment. Les actionnaires se posent des questions. Et ça se ressent déjà à la bourse. "
" Bon, on n'a pas le choix, il faut trouver quelque chose, une piste, n'importe quoi. " dit Simon. " Kerensky ? "
" Ok je m'y mets. En attendant, allez faire un tour du côté de la bibliothèque. Ce pays de capitalistes n'a pas encore compris que pour que des archives soient rentables, il faut les scanner dans leur entier, et pas s'arrêter à une certaine date… "
Simon et Joy s'apprêtèrent à sortir :
" Ah, et Simon… remets moi le Concerto n°4… "
Salle du Conseil.
Largo Winch avait du mal à se concentrer. Les débats revenaient sans arrêt sur les suicides qui avaient eu lieu. Et il ne savait pas quoi répondre, ni comment rassurer les membres du Conseil. John était mal à l'aise lui aussi. Depuis la mort de Cardignac, rien n'était plus comme avant. Son fauteuil était encore vide. Alicia Dell Ferrill s'était mal remise de sa disparition. Son nom revenait à chaque réunion…
" Si Michel avait été là… " commença Alicia.
Largo explosa, son poing atterrit sur la table et il se leva, faisant tomber son fauteuil :
" Alicia ! Michel est mort ! Il nous a trahi ! Il est passé du côté de la Commission. Comment pouvez vous faire allusion à lui ! "
Le silence s'installa, interrompu par John qui préféra reporter la réunion à plus tard.
Il resta avec Largo, après que tout le monde soit parti.
" Largo, que se passe t-il ? "
" Je ne sais pas John. Je… je crois que je commence à être dépassé. A douter… Je ne sais plus où j'en suis. Regardez… "
John Sullivan posa sa main sur l'épaule de Largo :
" J'ai vu que vous étiez mal à l'aise à la réunion. Nous avons tous été secoués par la mort de Cardignac. Mais la vie doit continuer. Et vous l'avez dit vous-même, il nous a trahi… "
" Parfois je me demande si mon père… "
" Votre père a fait le bon choix. Croyez moi Largo. Ne laissez pas ces fâcheux accidents vous miner. "
Il quitta la pièce. Resté seul, Largo regarda la salle, la grande table. Les fauteuils. Que se passait-il ? Il avait l'impression d'être au milieu d'une tempête. Il en avait connu d'autres, et pourtant, celle-ci lui paraissait plus difficile à surmonter. Pourquoi ?
Bibliothèque de New York.
Joy et Simon se regardèrent par dessus la petite lampe verte.
" Tu as trouvé quelque chose ? " demanda Joy.
" Je crois oui. Ca confirme ce que tu as trouvé. Et ce n'est pas joyeux. "
" J'ai peur de la réaction de Largo. "
" Toi ? Sa garde du corps ? Tu as peur de lui ? " pouffa Simon.
Elle le foudroya du regard au moment où le conservateur passait et leur faisait signe de se taire. Ils quittèrent la bibliothèque et s'installèrent dans un café. Joy appela Kerensky. Elle entendit un fond qu'elle identifia comme la Symphonie n°5 de Beethoven et en fit la remarque à Georgi qui apprécia.
" Ah Joy, nous avons plus de points communs que je ne le pensais. Nous prendrons le temps d'écouter quelques morceaux ensembles. Bon qu'avais tu à me dire ? "
" Simon et moi on a trouvé quelque chose. De bizarre. Les chefs d'entreprise ont un point commun : ils ont tous fait parti du groupe W avant de créer leur propre entreprise. "
" Tu es en train de dire qu'ils travaillaient pour Nerio ? "
" Oui, je crois que c'est Nerio qui a tout organisé. En cherchant bien, je suis sûre que c'est lui qui possède les brevets des inventions de ces hommes. "
" Mais pourquoi avoir laissé partir ces hommes ? Quel intérêt de racheter les entreprises après ? Quelque chose m'échappe… "
" A nous aussi. Tu peux regarder dans les archives du groupe ce que tu peux trouver ? "
" C'est comme si c'était fait. Une dernière chose… tu aimes La Lettre à Elise ? "
" Oui. "
Elle raccrocha, troublée.
Simon revenait avec les cafés.
" Alors ? "
" Kerensky va faire des recherches. "
" C'est bizarre cette histoire. Tu crois qu'on devrait en parler à Largo ? "
" Non. Il n'est pas en forme en ce moment, attendons. "
Ils en étaient à leur troisième café quand Kerensky les rappela. Simon s'abstint de tout commentaire en entendant le fond musical.
" Tu peux nous rejoindre ? "
Il entendit un soupir à l'autre bout du fil.
" J'arrive. "
Effectivement, un quart d'heure plus tard, il les rejoint. Joy sourit en voyant la serveuse se retourner sur son passage. Avec son manteau noir, et ses cheveux blonds qui flottaient librement sur ses épaules, il passait difficilement inaperçu. Il se laissa tomber sur la chaise et ôta ses écouteurs. Simon ouvrit des yeux grands comme des soucoupes en entendant la musique. Le russe éteignit son baladeur Cd et lui fit un grand sourire.
" Tu n'es pas sourd à force d'écouter ça ? "
" Ca, comme tu le dis si bien, c'est la 6ème Symphonie, et Beethoven s'écoute fort. "
" Pas étonnant qu'il était sourd. "
Georgi leva un sourcil mais ne prit pas la peine de lui répondre et le regarda d'un air navré qui fit rire Joy.
" Bon, alors ? " dit-elle en reprenant son sérieux.
" Vous aviez raison " dit Georgi en étalant des papiers sur la table. " j'ai suivi la carrière de nos suicidés, et ils ont effectivement travaillé pour Nerio, tous à la même époque. Ce n'est pas tout, vous allez rire… Ils sont morts exactement avec le même écart que leur départ de la société. "
" Quoi ? " s'exclama Simon.
" Soit ils sont très superstitieux, soit quelqu'un les a aidé à se suicider, et l'a fait en respectant leur départ de la société. Comme par hasard cela fait très exactement dix ans qu'ils ont quitté le groupe W… Joyeux anniversaire… "
" Mince… " murmura Simon. " J'y comprends rien. "
" J'ai du mal à suivre aussi. " dit Joy. " Pourquoi sont-ils partis, ont créé leur société, puis sont revenus au groupe W et se sont suicidés ? "
" Je crois que c'est plus compliqué que cela. " remarqua Kerensky. " Ca fait partie d'un plan de Nerio, j'en suis convaincu. "
" Génial. " dit Simon. " Et on fait quoi, alors ? "
" On va en parler au seul qui peut nous répondre. " dit Kerensky.
" Qui ? "
" John Sullivan. " répondit Joy en se levant à la suite de l'ex-agent du Kgb.
" Et je suppose que tu as le programme musical qui correspond à la situation relativement embrouillée dans laquelle nous nous trouvons. " se moqua Simon.
"La 7ème Symphonie me paraît être un choix judicieux. "
" Mmh oui, tu as raison. " dit Joy.
" Depuis quand tu te mets au classique ? " s'étonna Simon.
Elle ne lui répondit pas, Georgi avait mis le lecteur en marche dans la voiture. Les gémissements malheureux de Simon furent couverts par la musique.
En arrivant au Building, ils virent une masse de caméras et de journalistes sur les marches.
" Je crois que tu peux opter pour la Marche Funèbre… " remarqua Joy, inquiète.
Ils trouvèrent Largo, effondré, dans le Bunker. Même Simon ne sut pas quoi dire.
" J'en ai marre. " dit le jeune milliardaire. " Je suis en train de perdre le contrôle. On a retrouvé le quatrième… "
" Michael Peabody ? " demanda Kerensky.
Largo le regarda, étonné :
" Comment tu sais ? "
" Je fais mon boulot. Tu me demandes de chercher, je le fais. C'est le dernier de la liste. Si tout va bien, il ne reste plus que l'instigateur de tout ce cirque. "
Simon et Joy regardèrent Kerensky, puis regardèrent Largo, qui avait la bouche ouverte de stupéfaction.
" Tu pourrais être un peu plus clair ? "
Le russe ôta son manteau, et s'assit à son ordinateur.
" Bon… je reprends. D'après les archives qu'ont trouvé Simon et Joy, les quatre hommes ont travaillé il y a dix ans avec Nerio. Celui-ci a monté un projet de mondialisation. Il a permis à ses quatre employés de s'installer chacun dans un pays d'Europe, leur a même donné le financement nécessaire. En échange, il devait récupérer les entreprises au bout de dix ans. Bien sûr, les quatre chefs d'entreprise restaient en place. Le plan de Nerio a parfaitement fonctionné… sauf sur un point. Le contrat stipulait qu'à la mort de l'un ou l'autre des hommes, l'entreprise allait automatiquement à Nerio Winch qui avait engagé des fonds personnels dans ce projet, ou à défaut, à son associé. "
" Mais Nerio n'avait pas d'associé ! " réagit Joy.
" Non, mais à l'époque, il a fait appel à une tierce personne qu'il a nommé associé sur ce projet. "
Kerensky leur tendu un papier.
" J'ai retrouvé l'accord passé, regardez les signatures… "
Largo bondit sur ses pieds en lisant la signature qui figurait à côté de celle de son père. Kerensky en profita pour remettre sa chaîne hi-fi sous tension, et remit La Sonate au Clair de Lune.
" C'est pas possible, " murmura Largo.
Joy et Simon regardaient tour à tour Largo et Kerensky.
" Si c'est possible. C'est même la réalité. "
" Non je ne peux pas le croire. "
Simon intervint :
" Youhou, quelqu'un pourrait nous éclairer, nous, on est largués ! "
" C'est John Sullivan qui a signé… "
Aussitôt Simon se renfrogna.
" Euh, là c'est pas cool… "
" Quand je disais que c'était la Marche Funèbre qu'il fallait passer… " dit Joy.
Kerensky eut l'air agacé :
" Bon sang vous en savez pas lire les astérisques ou quoi ? "
Il prit le papier des mains de Largo et lut à haute voix :
" En cas de décès de l'une ou l'autre partie, tous les biens concernés par ce contrat reviendront au membre survivant. En cas de décès des membres, les biens reviendront au bénéficiaire de ce contrat, Nerio Winch, ou à défaut à son associé, John Sullivan. Dans le cas où les deux bénéficiaires seraient décédés, les biens reviendront à monsieur Michel Cardignac, chargé de les gérer au mieux et ce, dans l'intérêt de la société. "
" Mais Cardignac est mort ! " s'exclama Joy.
" Oui, mais il a laissé un testament, qui stipule que toutes ses actions, et ses affaires en cours sont léguées à la Commission. "
" Ca craint là… Si la Commission met les pieds dans le Groupe… " remarqua Simon.
" Eh attendez ! Je vois ce que Kerensky veut dire ! " réagit Largo. " Sullivan n'est pas mort, c'est à lui que reviennent les entreprises ! "
" Enfin ! " dit Kerensky en montant le son.
" Il suffit que Sullivan lègue les entreprises au Groupe W pour que la Commission se retrouve sans rien ! "
" Qu'est ce que tu attends pour aller lui en parler ? " sourit Kerensky.
Largo se précipita hors du Bunker, et déboula dans le bureau de Sullivan :
" John ! "
Celui-ci raccrochait le téléphone et sourit au jeune milliardaire, tout en lui présentant une feuille datée d'une semaine.
" Qu'est ce que… " commença Largo.
" Kerensky est venu me parler de ce qu'il a trouvé… "
" Il était déjà au courant ??? "
" Oui je lui avais demandé de faire des recherches, quand le deuxième corps a été retrouvé. Nous avons vu clair dans le jeu de la Commission. Et nous avons pris les devants. "
" Mais pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé ? "
" Nous attendions de voir la tournure des évènements… Vous êtes fâché ? "
Largo sourit : " Non je suis soulagé. J'étais très inquiet par la tournure que prenaient les évènements. Que diriez-vous de donner une conférence de presse explicative ? "
Le Bunker.
Bras croisés, Joy et Simon regardaient Kerensky.
" Tu n'as pas quelque chose à nous dire ? "
Le russe baissa le son.
" Quoi ? "
" Tu nous a envoyé faire des recherches alors que tu avais déjà la solution ! "
" Non, enfin, je n'avais pas tous les éléments… Et puis… je dois avouer que pour une fois j'ai pu travailler tranquille !!! "
Simon et Joy le foudroyèrent du regard avant de partir en claquant la porte. Le russe éclata de rire avant de remettre la musique : L'ode à la joie…
FIN
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