L ARGO W (part 1)
 




Aéroport Mirabel - Montréal
Plus aucun son ne sortait de sa bouche maintenant. Elle semblait avoir consumé ses dernières forces pour lâcher une poignée de mots qui refusa pourtant de franchir cette dernière limite... sa bouche si finement dessinée. Le temps s'était arrêté et Largo, coupé du monde, les yeux noyés de larmes, se ramassait, catatonique sur le corps meurtri de Joy.
Puis, lentement, la voix de Simon gagnait en volume et fut vite recouverte par le bruit des sirènes. Largo aida mécaniquement les secouristes à monter son corps dans l'ambulance. Il y prit y place, se laissant faire comme un enfant. Déjà le visage de la jeune femme semblait disparaître dans le ballet des ambulanciers. La première décharge du défibrillateur le réveilla lui... Merde ! ces gars luttaient pour la ramener ! Pour la garder ici ! Avec nous ! Avec moi... Elle était encore vivante bon sang ! Le choc émotionnel était-il si fort qu'il ne s'en était pas aperçu ? !
Allez Joy, ne nous fait pas ça ! Bats-toi ! Ne nous laisses pas ! Ne... ne me laisse pas... Mais le milliardaire ne savait plus s'il hurlait, disait ou seulement pensait ces mots. Quoi qu'il advienne, il garderait à vie la blessure infligée par ce regard si doux, si tendre, comme si la proche présence de la mort avait libéré quelque chose en elle.
"J'ai un pouls !" dit l'une des deux silhouettes.
- on arrive.
Deux phrases magiques qui le sortirent de sa torpeur. Il surgit de l'ambulance et le petit monde des urgences s'écarta face à son air implacable.
"Docteur ! Soignez là ! Je paierai ce qu'il faudra et bien plus encore mais sauvez là !
Le médecin, les traits tirés, marqua un temps d'arrêt en fronçant les sourcils : "C'était bien mon intention".
- Largo... Dit Simon à voix basse avec le regard lourd
- quoi ? ce dernier le dévisagea puis se tourna vers le médecin.
- euh... je suis désolé... je ne voulais pas être insultant... c'est qu'elle...
- a beaucoup d'importance pour vous c'est évident. Vous êtes en état de choc, Anna va vous conduire en salle d'attente.
- merci"
L'infirmière dirigea les deux amis et les aida presque à s'asseoir.
"Je vous apporte du chocolat... la caféine n'est pas conseillée dans votre état.
- merci" répondit Simon.
Il virent arriver Jagger, inconscient entouré par une autre équipe d'urgentistes. De la haine pure, incandescente, traversa leur esprit jusqu'à ce qu'il disparaisse dans une autre salle.

>)-oOo-(<


Les minutes prenaient un malin plaisir à s'allonger.
Un bataillon d'infirmières et de médecins accompagnèrent Joy vers l'ascenseur. Celui qui les avait accueillit retint Largo et Simon :
"elle est emmenée en salle d'opération...
- qu...
- elle est stabilisée. On la monte au bloc chirurgical pour lui faire subir une intervention.
- c'est grave. Le ton de Largo n'avait rien d'une question.
- assez en effet, elle a été touchée au niveau du poumon à quelques centimètres du coeur.
- combien de chances ?
- on ne peut rien dire pour le moment mais le docteur Branigham est un chirurgien de renom et la traumatologie est sa spécialité.
- combien de temps ça va durer ?
- entre deux et trois heures, quatre en cas de complications.
- merci de votre franchise et excusez-moi encore pour toute à l'heure.
Le médecin regarda derrière leur épaule.
- Ce n'est rien... je crois que ces messieurs ont envie de vous parler.
Une caricature d'inspecteur, mal rasé et en imperméable crasseux, accompagné de deux policiers en uniforme s'approchait. S'en suivi un entretien relativement tendu mais qui déboucha sur un accord. La déposition serait prise ici, l'inspecteur avait un ordinateur portable. Les journalistes n'étaient pas au courant, c'était déjà ça.
Avant de commencer, ils virent un corps, recouvert d'un drap, sortir de la salle où était entré Jagger. Cela ne la sauverait pas mais leur colère retomba.

>)-oOo-(<


Après une heure et demie de procédure, Largo et Simon, de retour dans la salle d'attente... attendaient, tout simplement en reprenant leur soufle comme après une longue apnée dans la douleur. L'hôpital semblait enfin les avoir oubliés et le silence finit par régner. Seuls les pas de quelques infirmières résonnèrent, étrangement déformés par ces couloirs aseptisés.
L'esprit de Largo Winch, désemparé, ressassait la même pensée : c'est ma faute ! Puis comme une vague un peu plus forte que les autres, la pensée se fit mots et Simon réagit :
"Ne racontes pas n'importe quoi, tu déconnes plein pot !
- elle a reçu une balle qui M'ETAIT destinée.
- mais... oui ! C'est son job...
- hein ? ! Le regard de Largo fit presque peur à son ami. Tu trouves ça normal ? Qu'elle doive mourir pour moi ?
- arrêtes ! T'es malade ? ! J'ai jamais dit ça ! Tu sais bien que l'Intel Unit est devenue une petite famille, qu'elle est une deuxième soeur pour moi. Mais tu as fini par oublier que tu l'avais engagé pour ça. Elle non. Elle a mit sa vie en jeu pour protéger la tienne et elle le refera encore... malgré toi s'il le faut.
Lentement, Largo enfouit son visage entre ses mains. "... j'ai déconné... Je n'ai pensé à mon père qui m'échappait et c'est tout... à MON père...
- te torturer, n'aidera ni ton père, ni Joy, ni toi.
- quel égoïsme...
- tu deviens pathétique ! Tu dis n'importe quoi...
- j'ai changé Simon, ça ne me serait jamais arrivé avant !
Le visage de Simon devint sévère, et d'un ton plus bas :
"...très bien, puisque tu veux que j'en sois juge... alors ok, c'est vrai que depuis le retour de ton père tu n'as pas été très brillant avec ton entourage.
- ... qu'est-ce que tu veux dire ?
- tu nous as tous envoyé chier. Joy, Kerensky et ma pomme. Diana a même parlé pour toi et tu ne laisses jamais quelqu'un faire ça...
... et pour Joy, c'est pire encore. Tu n'as pas seulement touché à sa fierté. En un rien de temps, Diana a pris une place qu'elle a eu du mal à gérer...
- de quoi tu me parles Simon ?
- ... putain mais t'es aveugle ou quoi ? J'ai pourtant essayé de te le faire comprendre : Joy est amoureuse de toi et ton attitude l'a rendue jalouse. Malgré toute la volonté qu'elle à mis pour ne pas le montrer, c'est une fille fragile. Elle a déjà tellement morflé... on a tous une limite.
Largo ferma les yeux comme frappé d'un coup mortel
- ... quel con ! je n'ai rien compris ! c'était çà ! ces regards...
- je me demande si elle n'a pas renoncé en fin de compte. Peut-être qu'elle a pensé à son job et fait une croix sur ses sentiments...
Il revoyait son air paisible quand il la tenait dans ses bras... elle était prête à...
...oh meeerde ! Les larmes revenaient.
Se levant brusquement, le milliardaire commença à faire les cent pas, la rage au ventre.
- ... je ne mérite pas ce qui m'arrive : l'argent, la vie facile, les femmes... On n'a pas mal vécu dans la merde mais quand tout allait bien je ne perdais pas le Nord...
... je me suis fait bouffer par tout ça. Je n'ai pas su rester... intègre.
Simon sourit tristement :
"N'exagères pas. Ton problème, c'est ton père. Tu as perdu les pédales quand tu as appris qu'il était en vie. Si tu veux tout plaquer et redevenir Largo Winczlav, je te suivrais mais je te préviens : ce ne sera pas si facile. Déjà parce que ça ferait plaisir à beaucoup trop de monde...
...et puis l'argent est une arme. Joy nous l'a fait comprendre au moment du procès. Tu n'es pas comme ton père... j'veux dire qu'elle t'admirait pour tes choix, l'humanité avec laquelle tu conduis tes affaires...
- m'admirait ?...
- ... et merde ! c'est pas ce que je voulais dire...
Un silence de plomb tomba. La lumière crue de l'éclairage projetait des ombres sinistres sur le visage de Largo, lui donnant un air spectral. Puis il redressa la tête, le regard moins vague.
- tu as raison Simon. Quoi qu'il puisse arriver, elle ne voud... ne veut pas que j'abandonne.
- si tu as compris ça, c'est que tu n'as pas changé au fond.
Les sourires si difficilement acquis s'effacèrent pourtant bien vite.
- merci Simon et pardonnes-moi. Merci d'être mon ami.
- ... je ne suis plus le seul.
- il faudrait prévenir Kerensky, je lui dois aussi des excuses.
Simon, l'air gêné : " écoutes ça".
Largo prit connaissance du message.
- c'est limpide, Jagger et ses potes nous ont divisés. Un joli coup monté. Trop de choses allant dans le même sens tombant au même moment.
Largo pris son cellulaire et la voix chargée : "Georgi, c'est Largo, écoutes on est toujours à Montréal. Joy a été touchée, c'est serieux - comme il avait du mal à dire ces mots ! - On attend toujours le verdict... je te présente mes excuses, Jagger nous a monté les uns contre les autres, et on a marché, moi le premier. Je n'ai pas été à la hauteur. J'aurais du garder confiance et arrondir les angles. J'ai fait tout le contraire... alors si tu as un peu d'affection pour Joy...
- quel hôpital ? Le ton était grave et calme.
- le Royal Victoria.
- j'arrive par le premier vol que je trouve.
- bien, merci pour elle. On doit encore nous surveiller, essayes d'être discret.

L'attente devenait insupportable. Depuis longtemps ils ne regardaient plus l'heure. Le professeur Branigham sortit enfin, aussi éprouvé qu'eux.
- Alors ?
- ça s'est plutôt bien passé. Mais comme sa blessure est sérieuse, il faut encore attendre vingt-quatre heures pour savoir si elle a bien supporté l'intervention. Ensuite, ce sera à elle de sortir du coma.
- c'est... vous lui donnez combien de chances ?
- Avec l'opération, une sur deux. Le reste, c'est à elle de l'ajouter.
Simon sourit : vous ne la connaissez pas, elle est incroyablement forte !
- Je veux bien le croire, elle avait perdu pas mal de sang. Vous pouvez rester avec elle mais parlez doucement et gardez la foi.
- merci docteur, merci de tout coeur.
Une tonne d'angoisse venait de glisser de leur épaules mais il en restait encore.
Les deux amis entrèrent avec d'infinies précautions dans la chambre comme effrayés à l'idée de faire le moindre bruit. Ils restèrent là en silence, lui tenant chacun la main, se sentant vaguement inutiles.
Le téléphone de Simon sonna.
- oui, ok. Il coupa. C'est l'inspecteur, il a du nouveau sur le commando de l'aéroport. Je lui parle dans le couloir et j'appelle Kerensky pour savoir où il en est. Restes avec elle... et profites-en pour réfléchir à ce que tu vas lui dire quand elle se réveillera.
Il s'éloignait vers la porte sous le regard intrigué de Largo.
- ...je t'ai jamais vu comme ça. Je ne t'ai vu pleurer qu'une fois, mais jamais te mettre dans un état pareil. Et pourtant on en a vu des amis entre la vie et la mort... comme un certain hivers entre Dubrovnik et Sarajevo...
... faits le point avant de lui dire quelque chose de regrettable. Tu lui dois au moins ça.
Largo hocha la tête mais déjà son regard se tournait vers l'intérieur. Il s'endormit l'âme en peine.
Chambre de Joy - Hôpital Royal Victoria, dans la nuit
Son téléphone le fit sursauter. Joy n'avait pas bougé d'un cil.
"Allo ?
"Largo on a un problème.
- quoi ?
- je suis dans le hall. Je viens de voir un docteur à l'entrée des urgences.
- merde un docteur dans un hôpital !... et ?
- à l'aéroport, tout à l'heure, c'était un mécano.
Largo émergea brutalement. Simon se souvenait des visages même cuité.
- il est où ?
- il va prendre l'ascenseur.
- t'as gardé un flingue ?
- non ils ont été saisis par la police...
L'esprit de Winch fonctionnait à toute vitesse. Il prit un air sombre en se dirigeant vers la porte.
- qu'est-ce qu'on fait ? demanda Simon
- une petite expérience.
- quoi ?
- tu le colles de près.
Le milliardaire éteignit son portable et se plaça dans le couloir après avoir refermé la porte de la chambre et inspecté son environnement immédiat. Enfin, il focalisa son attention sur l'ascenseur, prêt. La porte s'ouvra en sonnant et un type de taille moyenne, à la carrure moyenne et au physique moyen sorti précédé par deux infirmières en pleine discussion. La tension était électrique mais aucun des deux hommes ne bougerai en présence de témoins.
A mi-distance, le couloir en coupait un autre et elles tournèrent. Largo n'attendit pas que le "docteur" sorte son pistolet et bondit dans l'autre direction. En roulant, il atterrit derrière un petit renfoncement au niveau des portes coupe-feu. Il s'étala de tout son long pour s'exposer le moins possible. Déjà, les balles laissaient des empreintes énormes sur le lino.
L'homme avançait rapidement mais sans courir pour toujours être capable de tirer. Simon n'était pas loin derrière. Arrivé par l'escalier, il était maintenant au croisement, à l'abri. Il ne voyait pas son ami mais les tirs continuaient. Il passa en face et sans bruit, vers une porte restée ouverte.
Winch accrocha un lit roulant resté le long du couloir et le fit tomber pour lui faire un bouclier. Les balles, déjà ralenties par le silencieux, se plantèrent dans le matelas avec un bruit mou. C'était l'occasion que Simon attendait. Il chargea mais l'homme se tourna vers lui et pressa sur la détente. Simon, en pleine lancée ferma les yeux et tomba sur lui en gueulant. Il chercha le sang, il n'avait rien. Largo atterit violement sur leur agresseur. Quelques côtes craquèrent sous l'impact. Il l'assoma d'un coup de coude brutal.
- je... j'ai rien. C'est un miracle !
- oui, merci Saint-Tsagoï-du-couteau.
Une dague de lancé était planté dans l'avant-bras du tueur. L'impact avait dévié sa main avant le tir.
- je remercierais jamais assez le vieux tzigane de t'avoir appris tous ses trucs...
... merde il est salement amoché. T'avais besoin de l'écraser comme ça ?
- non mais ça soulage. Il n'a jamais fait bon s'attaquer à mes amis, mais aujourd'hui il est vraiment mal tombé. Et puis merde ! C'est pas un pistolet à bouchon dit-il en ramassant l'arme.
Ils le rentrèrent dans la chambre de Joy.
- pourquoi t'es pas resté planqué ? Tu crois que Joy s'est pris une balle pour que tu crèves le jour même ?
- écoutes Simon fais pas chier ! J'en suis pas fier mais il l'aurait butté aussi et on avait plus le temps. Et je devais savoir...
- quoi ?
- pour moi. Tout à l'heure, Jagger voulait me capturer vivant, blessé à la limite, mais vivant. Mais maintenant qu'il est mort, la commission a changé de plan. Ils ne veulent plus me forcer à vendre mes parts, ils veulent m'abattre.
- pourquoi ? comment-ils peuvent espérer reprendre le contrôle du groupe W ?
- avec un homme nommé Nerio Winch.
- ton père ? il ne marche quand même pas avec eux ? !
- je n'ai pas dit cela et rien ne dit que ce soit bien lui.
- mais Smyth est déjà mort...tu as reconnu sa voix...et...tu t'es précipité ici.
- justement, je commence à en avoir marre de me pointer là où on m'attend. Joy m'avait prévenu et je ne l'ai pas écouté. Kerensky avait des doutes sur la voix au téléphone et j'en ai pas tenu compte. Comme tu as dit Simon, avec mon père, j'ai perdu les pédales. La commission l'a très bien exploité... et l'addition est beaucoup trop salée.
- ouais... comment ils ont su qu'on était là ?
- on nous a suivi depuis l'aéroport ou quelqu'un ici qui les renseigne.
- ça craint, on peut pas se diviser, c'est trop risqué.
- je vais chercher le médecin et lui demander de changer Joy de chambre dans le plus grand secret. On intercepte Kerensky à son arrivée.
- ok je reste la et je nettoie le sang dans le couloir.
>)-oOo-(<


Un grand blond - maintenant qu'il avait oté sa perruque- était assis à coté de lui. Simon dormait.
- encore merci dit Largo.
- ne t'énerves pas, je suis surtout là pour elle mais tes excuses sont acceptées. J'ai déjà discuté avec Simon et j'ai deux ou trois trucs à te montrer qui expliquent la photo et le reste.
- laisses tomber, j'ai été assez méfiant comme ça...
- Simon et surtout Joy t'ont influencé. Je l'ai vu avec la deuxième caméra dans l'avion. On s'est effectivement tous faits avoir par Jagger qui a tablé sur le conditionnement de Joy. A sa place je n'aurais pas réagit autrement.
- ce n'est pas là dessus que j'aurais du tenir compte de son avis. Jusqu'à présent, j'ai toujours joué la confiance. Pas là... Je voudrais qu'on passe si tu veux bien... j'ai atteint mon quota de conneries pour une vie entière répondit Largo en regardant la jeune femme dans le coma.
- hmmm tu en feras encore mais, avec un peu de chance, pas les mêmes.
- consolation à la Russe je suppose.
- c'est à peu près ça.
Largo prit le café qu'on lui tendait comme une bénédiction puis d'une voix posée :
- Notre "Docteur" confirmant mes soupçons - une chance que tu ais pensé au penthotal - la Commission a mis les grands moyens et on ne va pas attendre gentillement le prochain coup. J'ai une ébauche de plan... à affiner.
- ... Simon m'a pourtant dit que tu avais été très secoué.
- j'en connais une qui ne s'autoapitoierait pas. J'ai assez fait le con comme ça. Je ne veux pas la décevoir... jamais. Il a fallu qu'elle soit blessée pour que...
il ne finit pas sa phrase.
- prise de conscience douloureuse.
- trois heures d'opérations et un sommeil agité pour en arriver là... bien trop tard à mon goût.
- ... hmmm et ce plan ?
- Il est évident qu'il y a eu des fuites et pour repartir sur des bases saines on doit trouver la ou les taupes qui renseignent la commission. On ne pourra rien faire avant. Il faut d'abord protéger Joy. Je réintègre le Winch Building pour donner le change, éviter de me faire descendre et y collecter des preuves ou à défaut des indices. Ensuite on avise...
- oui les grandes ligne sont bonnes mais il faut affiner.
- elle doit encore changer de chambre et, dès que possible, d'établissement. Je m'arrangerai avec l'administration pour que cela soit possible en toute discrétion. La Commission emploie ici des hommes de main locaux qui doivent encore surveiller l'hôpital. Tu es rentré incognito, c'est parfait. Est-ce que tu peux travailler d'ici ?
- oui j'ai mon portable et tout ce qu'il faut.
- la sécurisation des communications est prioritaire.
Largo sortit de la poche de son manteau un livre dans un sachet plastique.
- en attendant, voici une édition rare des "fleurs du mal". Il y a la même dans le bureau du penthouse. Par SMS, on s'envoie des messages avec pour chaque mot, un code en trois nombres correspondant...
- respectivement à la page, à la ligne et au mot. Si le vocabulaire disponible est trop limité, on crée le mot manquant lettre par lettre avec une série de quatre nombres... C'est un peu lourd mais plutôt efficace puisqu'il faut disposer du livre et savoir que c'est du français... où as tu appris ça ?
- on fait simple et en style télégraphique.
- je peux le scanner de mon coté et ...
- il faudra que je déchiffre à la main alors laisses tomber Tolstoï...
- d'accord mais par contre n'oublies pas : pour le chiffrage et le déchiffrage tu écris sur une plaque en verre, sur une seule feuille à la fois que tu brûles immédiatement après.
- je connais mes classiques. La cryptographie est quasi aussi ancienne que la guerre et j'ai eu l'occasion de réviser en ex-yougoslavie. Quand tu n'as pas d'ordinateur tu est obligé de recourir aux vielles méthodes.
- Tolstoï ? Vous parlez littérature dans un moment pareil ? demande Simon, encore retenu par quelques vapeurs de sommeil.
- plutôt cryptographie.
- ensuite ? reprit Kerensky
- il nous faut des agents de confiance dans le personnel.
- entre les critères de Joy et les miens, il y a une vingtaine de gars de la sécurité surs à quatre vingt quinze pourcents.
- on en fait venir quatre ici immédiatement pour te seconder. Avec les autres, on fouille le Winch Building de fonds en combes pour trouver des mouchards ou n'importe quoi de suspect.
- mmnmnméveillera les soupçons marmonnât Simon, pas tout à fait éveillé, lui.
- oui c'est pour ça qu'on le fera un jour où il n'y a personne comme un week-end... donc, après-demain.
- l'immeuble n'est jamais complètement vide.
- c'est vrai... sauf... sauf s'il est déclaré dangereux... à cause d'un virus informatique !
- hein ?
- mais oui ! tu te souviens quand Georgi a joué avec le système, l'éclairage et les ascenseurs sont devenus fous mais on doit pouvoir faire plus spectaculaire...
- et qui d'autre qu'un "informaticien-démissionaire-enragé" aurait pu le balancer ce virus en partant ? demanda Kerensky
- m'ouais c'est crédible approuva Simon.
- dans les salles informatiques, l'oxygène se coupe en cas d'incendie. On fait seulement tomber les portes hermétiques pendant quelques secondes et une avalanche de neige carbonique dans les bureaux.
- on n'a plus qu'à remplacer la première équipe d'intervention par nos gars de la sécurité. Les "tekos" seront trop heureux de laisser les "cow-boys" monter en éclaireur.
- même sur un week-end complet, on ne pourra pas tout regarder d'autant qu'il faudra vraiment nettoyer.
- j'entends bien Georgi mais si tu nous dresses un plan de fouilles on élimine d'emblée les zones les moins probables.
- pour après-demain, il faut que je m'y mette de suite.
- je ne pars pas avant les 24 heures post-opératoires. D'ici là, Simon et moi on monte la garde à tour de rôles en attendant les renforts.
Simon regarda Largo : "tu ne crois pas qu'elle aura besoin de nous... de toi quand elle se réveillera ?
- Je donnerai beaucoup pour pouvoir rester mais je l'ai déjà dit : je ne la décevrai plus. On ne sait pas combien de temps elle va mettre à sortir du coma et si on ne fait rien, le prochain coup pourrait etre plus grave encore.
Kerensky approuva : "Largo a raison Simon, elle ne comprendrait pas qu'on soit resté sans rien faire. Je lui expliquerai de toutes façons".

Simon acquiesça, se leva pensivement puis se retourna vers les deux autres.
- on cherche une ou plusieurs taupes, il nous faut une liste de suspects pour travailler.
Largo, l'air ironique :
- tout le monde à part l'Intel Unit.
- ça inclue Diana coupa Kerensky.
- et Marissa reprit Simon.
Les trois hommes se regardèrent avant de sourire péniblement. Il n'y avait pas grand chose d'autre à dire. Kerensky se mit au travail. Simon grimmé avec le matériel de Kerensky, sortit chercher des armes pour compléter l'arsenal du Russe et contacter les renforts. Largo resta dans le couloir. Son regard revenait régulièrement sur deux yeux désespérément clos, la régularité d'une respiration à guetter le moindre signe...
Nouvelle chambre de Joy, Examen post-opératoire
Le médecin s'affairait délicatement sous les regard tendus des trois amis.
- Sa nuit a été calme. Elle semble avoir parfaitement supporté l'opération. Vous aviez raison, elle est vraiment robuste. Elle doit maintenant sortir du coma.
- combien cela peut prendre de temps ? demanda Largo déjà soulagé.
- de quelques heures à quelques jours, deux semaines maximum.
- c'est large ! s'inquiéta Simon.
- le coma est directement lié à la manière dont le cerveau encaisse les traumatismes du corps et le cerveau est un territoire encore quasi-vierge pour la médecine actuelle. C'est une moyenne empirique.
- cela pourrait être plus long ?
- il ne vaudrait mieux pas.
- merci.
Le docteur sorti. Simon s'approcha de la jeune femme et lui embrassa le front. "Réveilles-toi vite p'tite soeur, on compte tous sur toi"
Largo lui pris la main.
- Pardonnes moi. On sait tout les deux que tu te réveilleras et que tu ne tiendras plus en place. C'est Georgi qui s'y colle mais je l'envie.
elle... oui ? non... Largo avait bien cru la sentir bouger mais il comprit : illusion émotionnelle. Il lui baisa la joue, posa le front contre sa tempe et s'attarda un moment comme pour emporter un peu de son odeur... de son nouveau parfum.
Il s'adressa au Russe : "Dès que le médecin vous donne son accord, tu la fait admettre sous un faux nom dans une clinique privée. Je te fais confiance pour prendre toutes les précautions. Je vais aussi trouver quelques bêtises pour son réveil qui l'attendront discrètement. Tu les lui donneras ?
- bien sûr... La prudence ne te va pas si mal.
- je vais pêcher par excès de prudence, au moins pendant un certain temps. Veilles bien sur elle.
- pour ça, tu n'as plus à t'inquiéter.
- je sais, merci Georgi. Le premier qui a du nouveau contacte l'autre.
Il sortit de la chambre.
Winch Air 1
Durant le vol de retour, Largo la revoyait partout, endormie sur le divan, le menaçant du doigt dans son fauteuil, studieuse au bureau ou simplement en train de marcher, féline comme une panthère. Il trouva cela morbide et se concentra sur les questions encore en suspend. Les prochains jours seraient difficiles.
Winch Building, Vendredi matin
Largo ! on m'a dit ce qui était arrivé à Joy. C'est... terrible.
- boujour Diana.
Il l'embrassa sur la joue. Elle tiqua.
- elle va s'en sortir ?
- on doit encore attendre pour savoir.
En voyant Jack jouer avec un camion de pompier, il repensa à cette échange avec Joy à propos des enfants. Incroyable ! C'était la veille à peine... avoir des enfants c'est transmettre ce qu'on a reçu. Appliquée à son propre cas, l'idée était terrifiante.
- ça ne va pas ?
- si si... mais avec tout ça, j'ai pris du retard sur mon boulot et...
Simon hurla par l'interphone : Largo ! C'est un merdier pas possible dans le bunker !
- je descends.
L'informatique façon Mad Max. Des panneaux et des cartes électroniques avaient été arrachés, des unités de stockage défoncées à coup de chaise et les écrans réduits en miette.
Après un tour des installations, Largo prit un bout de papier et écrit dessus sous les yeux de Simon :
"K. doit blinder les communications, je le contacte. Préviens les gars en douce."
Simon, percutant, répondit sur le papier :
"ok. porte ouverte, pas d'effraction"
"on ne dit plus rien. Achetes des cellulaires à évasion de fréquence"
"matos W. Electronics ?"
"surtout pas".

>)-oOo-(<


Le regard derrière des Ray-Bans, Largo était assis dans un troquet. Deux gardes du corps de confiance étaient entrés aussi, l'un avant lui, l'autre après. Avec les "fleurs du mal" de son père il rédigea le premier message et le transmis sur son nouveau cellulaire.
Il présida le conseil d'administration hebdomadaire. Son humeur était visiblement massacrante et il faudrait de solides arguments pour le contredire aujourd'hui. Même Cardignac le sentit. Le milliardaire expliqua la situation présente : le sort de Mlle Arden toujours indécis, la démission fracassante de M. Kerensky et il embrailla sur les affaires courantes.
Largo ne restait au Winch Building que pour donner le change. Diana, qu'il esquivait par le travail, laissait des messages sur son portable. Seul Simon mangeait avec lui, jamais au même endroit consécutivement et toujours accompagné. C'était pénible. Il aurait préféré la seule présence de Joy mais il lui devait encore un peu de prudence. Elle lui manquait, il ne se le cachait plus. Le bunker était un module indépendant du système central. Sa détérioration n'empêchait pas l'immeuble de fonctionner et le Russe pouvait tranquillement travailler à leur petite surprise.
Ce dernier leur envoya son premier message : "Joy toujours dans coma. Personnes nous surveillant même profil que premier. Anomalies dans système pouvant expliquer intrusion bunker. Suis prêt."
Les derniers détails furent règlés avec les hommes dans l'arrière salle d'un autre établissement public. Largo rentra vers 2 heures du matin et s'endormi dans le divan de son bureau.

Part 2