R EVELATIONS
 




...
Les écrans montraient tous la même scène : un couple et un homme qui parlaient. Les visages étaient flous, mais se précisaient au fur et à mesure. Un homme y travaillait. Il devait identifier le couple. Et même s'il devait y passer la nuit, il y arriverait. Personne ne viendrait le déranger, heureusement d'ailleurs. C'était une opération très délicate. L'image sauta, puis s'afficha avec les nouveaux visages.
Joy Arden, une lampe de poche à la main, fouillait méticuleusement l'appartement de Markus Konti. Elle réfléchissait également. Elle était face à un dilemme et elle hésitait. Les deux hommes de sa vie s'étaient parlé, mais elle ignorait à propos de quoi. Égoïstement, elle espéra qu'ils avaient parlé d'elle. Elle arrêta le cours de ses pensées en découvrant un double fond, dissimulé dans un tiroir du secrétaire. Elle l'étudia attentivement. Il était d'origine. À l'intérieur, elle trouva une enveloppe qu'elle emporta.
Arrivée chez elle, elle regarda le contenu de l'enveloppe : des photos. Elle s'effondra sur le canapé en voyant qui figurait dessus. Son premier geste fut de prendre le téléphone pour appeler Largo, mais elle se ravisa. Et appela le Bunker.
" Largo ? "
Simon venait d'entrer dans l'appartement de son ami. Le multimilliardaire regardait la ville par la baie vitrée, et se retourna en entendant son nom.
" Quoi ? "
" Tu as deux minutes ? "
Largo lui fit signe de s'asseoir.
" Largo, qu'est ce qui se passe ? "
Simon n'aimait pas les discussions sérieuses, il était mal à l'aise. Mais il l'était encore plus en voyant son ami soucieux. Largo hésita un instant, et brusquement, il se mit à parler :
" Je n'ai plus confiance Simon. Depuis le début, j'ai été manipulé. Depuis que je suis né. Mon père m'a abandonné, j'ai été recueilli par un couple, par des gens qui se disaient mes parents et qui m'ont trahi en me révélant mes origines. Quand ils m'ont présenté Nerio j'ai su qu'on m'avait menti. Le frère Maurice m'a trompé, et je l'ai su le jour où j'ai appris que Nerio et lui se connaissaient. Ensuite, au groupe W, il m'a abandonné une deuxième fois… J'ai l'impression que tous ceux qui sont proches de moi ont un rôle à jouer, des choses à me cacher ou me révéler. Regarde, Diana, elle m'a fait croire que j'étais père avant de m'apporter la preuve que Nerio était encore en vie… John Sullivan me donne les informations au compte goutte ! Toutes les valeurs auxquelles je tenais, tous ceux à qui je tiens, m'ont trahi à un moment ou à un autre, me renvoyant ma propre solitude en pleine face. J'ai l'impression que toute ma vie est déjà programmée, et que quoi je fasse, je ne pourrais jamais sortir d'un plan pré établi. Je regrette Simon. Je regrette d'avoir accepté cette charge. Je veux que tout cela change. "
Pris au dépourvu par ces aveux, Simon mit du temps à répondre :
" Mais tu nous a, nous. Tu as Joy, Kerensky… "
" Joy ? " coupa Largo. " Elle m'a suivi aujourd'hui, je l'ai vue. Et il y a quelque chose entre elle et Kerensky. Tiens d'ailleurs à propos de Kerensky… "
Largo se tut. Simon le regarda d'un air soupçonneux :
" Qu'est ce qui se passe avec Kerensky ? Il a découvert quelque chose ? "
" Non… non… simplement, je crois que cette histoire avec Joy me fait raconter n'importe quoi. "
" Tu ne serais pas jaloux des fois ? Tu aimes Joy autant qu'elle t'aime. "
" … "
" Crois moi, tu devrais lui parler. Elle essaie de se convaincre du contraire, et c'est pour ça qu'elle se rapproche de Kerensky, ce qui ne veut rien dire, tu les vois ensemble, toi ? Lui du KGB et elle de la CIA ? Mais tu vas la perdre si tu ne fais rien. "
Largo n'eut pas le temps de lui répondre, le téléphone sonna. Il décrocha mais ne dit rien pendant une bonne minute. Enfin il raccrocha et se tourna vers Simon :
" Sullivan veut me voir. Je n'en ai pas pour long. "
" Tu as vu l'heure qu'il est ??? "
Largo ne répondit pas et quitta le penthouse.
Il rejoignit John Sullivan dans son bureau et sentit immédiatement que quelque chose clochait. Seule la lumière du bureau était allumée, John était debout près des fauteuils confortables, un verre de whisky à la main.
" John, vous avez la tête de quelqu'un qui ne m'a pas tout dit, et qui va me révéler des informations… " Ironisa Largo en songeant à ce qu'il avait dit à Simon.
La remarque fit mouche. John baissa les yeux et préféra s'asseoir.
" Largo, je vois bien que vous n'allez pas très bien ces derniers temps. Et j'en suis pour partie responsable. J'ai certaines révélations à vous faire, et croyez-moi, ça m'est aussi difficile à dire que vous à entendre. "
Le jeune homme sentit la moutarde lui monter au nez en découvrant que ce qu'il avait dit sur le ton de la plaisanterie se révélait une fois encore être la réalité.
" Allez y, depuis que je suis ici, je me suis habitué à vos cachotteries. "
Sullivan ne prit pas la peine de relever.
" Ecoutez moi attentivement. Vous savez aussi bien que moi qu'il y a un traître au sein du groupe W. Quelqu'un qui vous est très proche. "
Il marqua une pause et Largo en eut la chair de poule.
" J'ai appris que vous aviez récupéré des photos truquées, et que vous avez accusé Kerensky. Je peux vous garantir qu'il s'emploie à vous protéger, de même que Joy Arden. "
" Comment pouvez-vous en être sûr ? "
John Sullivan sourit tristement.
" Tout simplement parce qu'ils travaillent pour moi. "
" Quoi ? "
Un gouffre s'ouvrit devant les pieds de Largo. Ou il n'y comprenait rien ou il devenait fou. Les deux peut être. Qui avait été sincère avec lui depuis qu'il était entré au groupe W. Cardignac. Oui, Michel avait été le seul à avoir toujours été franc. Et sa trahison pour la Commission ne l'avait pas étonné. Elle était dans la suite logique des évènements.
" Largo, j'ai dirigé la section espionnage. Vous l'avez dissoute officiellement, mais Nerio m'avait laissé des consignes. Il tenait à vous, Largo, c'est pour ça qu'il m'a demandé de veiller sur vous par tous les moyens possibles. Joy Arden travaillait déjà pour moi, quant à Kerensky, je me suis arrangé avec le frère Maurice pour que vous le rencontriez. Je sais que c'est difficile à entendre, et j'aurais préféré que vous ne l'appreniez jamais, mais nous n'avons plus le choix. "
Le multimilliardaire avait les mains moites. Pendant tout ce temps on l'avait mené en bateau. Plus il en entendait, plus il avait l'impression d'avoir été un étranger dans l'entreprise. Un nom. Il ne savait rien. Il n'avait jamais rien su. Il n'avait plus la force de parler, il avait envie de vomir son dégoût et son mépris.
" Largo… Ce n'est pas tout. Nous avons découvert certaines coïncidences disons douteuses… Vous n'allez pas aimer… Il semble que la Commission ait fait appel à un couple d'aventuriers, frère et sœur, qui avait pour mission de vous approcher et de rester auprès de vous afin de voir la tournure des évènements. Ils ont profité de votre emprisonnement pour vous faire connaître ce jeune homme. "
Largo se leva d'un bond. Cette fois s'en était trop. Que Sullivan le trompe par fidélité envers son ancien patron passe encore, que les deux personnes qu'il estimait travaillent pour John, pourquoi pas, il saurait leur trouver des circonstances atténuantes. Mais qu'on porte des accusations sur Simon… Celui qui avait galéré autant que lui. Non.
" Non. " dit Largo d'une voix sourde. " Je vois où vous voulez en venir. Vos tournures maladroites ne changeront rien. Mais je refuse de vous écouter. Vous vous portez garant de Kerensky et Joy, je me porte garant de Simon. C'est la seule personne en qui je crois. Il est comme un frère pour moi, nous avons partagé les mêmes galères ensembles. Et vous êtes mal placé pour m'apprendre quoi que ce soit sur la confiance. Donnez moi des preuves concrètes."
Il se leva, et quitta la pièce en claquant la porte. John Sullivan n'avait pas essayé de le retenir.
Simon soupira. Il n'était pas près de revoir Largo dans les dix minutes. Il alla se servir un verre, mit de la musique entraînante, et remarqua le fax qui était arrivé. Une photo. Il blêmit en voyant les traits de Kerensky sur la photo, accompagné d'une femme et d'un homme que Simon reconnut comme étant un des responsables de la Commission. Il tomba assis sur le fauteuil de direction de Largo.
**********

Qui fut visé ? Aucun des protagonistes ne put jamais le déterminer avec certitude. Devant la porte condamnée du Bunker, Largo et Joy, bras dessus, bras dessous se regardaient en silence. Ils avaient pleuré tous les deux. La perte d'un ami, la perte d'un frère. John Sullivan n'était pas loin derrière. Il avait les clés du Bunker. Il avait tenu à régler tous les détails. Largo l'avait vu vieillir d'un coup. Il se sentait responsable. Ses silences avaient conduit à la catastrophe, et personne n'y pouvait plus rien. Largo alla le rejoindre, et lui posa une main réconfortante sur l'épaule.
" Vous ne pouviez pas prévoir, John. Je suis aussi fautif que vous… "
" Nous aurions pu… Nerio aurait su… "
" Allez vous reposer, vous en avez assez fait. "
Il raccompagna son bras droit à l'ascenseur, laissant Joy devant la porte fermée…
***

Elle avait appelé le Bunker. Et Kerensky avait répondu. Elle s'était mise à pleurer au téléphone, et il lui avait dit de venir.
Elle s'était reprise sur le chemin, et s'en voulait déjà de s'être laissé allé. Kerensky avait vraiment l'air inquiet. Il s'était levé pour l'accueillir, et elle avait été touchée par cette attention.
" Je suis allée " visiter " l'appartement de Markus Konti. J'ai trouvé quelque chose… "
" Les photos originales ? "
Joy sourit. Impossible de le surprendre.
" Oui. "
" J'ai réussi à nettoyer les photos que Largo m'a donné. La fameuse enveloppe du café, c'était des clichés truqués. "
" Comment on va expliquer ça à Largo ? "
Le Russe ne répondit pas.
La porte du Bunker s'ouvrit, livrant passage à un Largo, visiblement assez énervé.
" Largo… " commença Joy.
Joy et Kerensky virent immédiatement que quelque chose n'allait pas. Largo était blanc, il avait l'air très tendu, et son visage exprimait différentes émotions contradictoires. Il pointa le doigt vers elle.
" Tais toi ! Comment avez-vous osé me faire ça à moi ? Je vous croyais mes amis, et au lieu de ça j'apprends que vous travaillez pour John Sullivan ! "
Il avait haussé la voix, mais plus que la colère, c'était le désespoir qui perçait dans sa voix. Le désespoir ou une grande lassitude. Kerensky s'était placé à côté de Joy et le regardait froidement. Le premier choc passé, Joy avait fait front, regardant fièrement son patron.
" Je te considère comme un ami, Largo, c'est pour ça que j'ai accepté la proposition de Sullivan de te rencontrer. " déclara froidement Kerensky. " Ce qui ne devait être d'abord qu'un contrat de travail, s'est transformé en véritable plaisir. Je dois veiller sur toi, comme je le fais actuellement, mais de façon encore plus poussée, vérifier tous tes contacts, ton emploi du temps, savoir ce que tu fais et avec qui, chaque minute. Et oui, j'ai des comptes à rendre à Sullivan. Mais je sais rester discret, et je ne travaille pas contre toi. "
" Nous savions que tu aurais été furieux si tu l'avais appris. " continua Joy. " Nous avons voulu t'en parler à de nombreuses reprises, mais ce n'était jamais le bon moment, et…Nous avions peur de te perdre… "
L'aveu de Joy sembla laisser Largo de glace. Il entendait à peine ce que lui disaient les deux collègues. Il était perdu dans son trouble et sa frustration de n'avoir rien deviné.
" Quand je pense que Simon me parlait de toi, Joy… Des sentiments que je nourrissais à ton égard… Il me disais de foncer, et pendant tout ce temps, tu m'as menti… "
" Largo… "
Il regardait la jeune femme avec mépris.
" Ne la blâme pas, Largo. Elle l'a fait par amour pour toi. " déclara Kerensky, un demi-sourire aux lèvres. " Tu crois que c'était facile pour elle de travailler avec moi ? De te mentir, de te surveiller en permanence, alors que ce qu'elle souhaitait c'était de rester avec toi, mais pour le plaisir ? "
Joy avait baissé les yeux. Quand elle avait osé relever la tête, elle avait croisé le regard de Largo.
***

Largo se retourna. Joy était restée à la même place. Il avait été très dur avec elle. Il avait été blessé par les révélations de Sullivan, et avait agi sur un coup de tête, qui avait causé leur perte. Il avait jeté sa frustration, sa lassitude au visage de ses amis. Elle n'avait rien dit, encaissant en silence. Kerensky avait pris sa défense. Largo avait compris à cet instant précis que le Russe se déclarait vaincu. Lorsque Joy avait levé les yeux sur lui, il l'avait vue pour la première fois. Il venait de se rendre compte des efforts de chacun, il avait lu les sentiments de la jeune femme et fut le premier étonné en s'entendant dire :
" Pardon Joy… " avait-il dit. " Je ne savais pas tout cela… Je… J'ai réagi comme un gamin. Je vous demande pardon à tous les deux. Mais… "
Il n'avait jamais terminé sa phrase. La porte s'était ouverte sur Simon, qui était comme fou. Il tenait une photo à la main. Largo la reconnut immédiatement pour une de celles qui se trouvaient dans l'enveloppe qu'il avait eu au café.
" Saloperie ! Tu as tué ma sœur !! "
Largo vit le revolver trop tard. Il vit la scène comme au ralenti. Les coups de feu, le cri de Joy que Kerensky avait violemment poussée de côté, avant d'être frappé de plein fouet par les projectiles meurtriers. Joy, au sol regardait fixement Largo. Il avait d'abord cru qu'elle avait été blessée. Quand elle se releva, il comprit qu'il n'en était rien. Qu'elle était sous le choc. Elle regardait le corps au sol.
" Kerensky… " dit-elle d'une voix brisée, avant de s'accroupir à ces côtés. Largo se vit appeler les secours et rejoindre Joy.
" Ça va aller. " Murmura-t-il, " Il va s'en sortir. Tu es fort Georgi. "
Le Russe tenta de sourire, et un peu de sang coula de sa bouche. Ses yeux étaient devenus vitreux.
" Joy… "
Elle serra sa main très fort. Il haletait, et peinait à prononcer un mot.
" Protège… le… "
Il soupira, déglutit péniblement :
" Photos… preuves… je… réglo… "
Largo sentit les larmes lui monter aux yeux.
" Je sais Georgi, je n'en ai jamais douté. "
Le Russe ferma les yeux, ses traits se détendirent, et Joy se mit à pleurer. Il avait lâché sa main. Les secours étaient arrivés et avaient éloigné Joy et Largo.
Largo se souvint avoir serré Joy dans ses bras. Il avait vu John Sullivan arriver. Ils étaient restés longtemps tous les trois devant la porte du Bunker. Même après le départ des ambulanciers. Aucun n'avait eu la force de bouger. Sullivan avait vu passer le brancard recouvert d'un drap blanc et Largo avait lu la tristesse dans les yeux de son bras droit.
Simon était introuvable. Largo avait vu les clichés originaux, qui montraient Simon, Vanessa et le responsable de la Commission. Il n'avait rien ressenti. Il était au bout de la douleur.

**********

Il rejoignit Joy et la serra dans ses bras. Elle s'accrocha à lui et ils rejoignirent l'ascenseur.

FIN
CET EPISODE MET UN POINT FINALE A LA "SAISON 2"