L E JEUNE MARIE Chapitre 3
 




...
Largo et Joy eurent le plaisir de rencontrer Sandera au repas de midi. Kerensky ne vint pas. Trop de travail, avait-il argumenté. Il avait surtout l'air obsédé par une partie d'échecs avec un correspondant tenace à l'autre bout de la planète.
La jeune femme les charma littéralement. Pleine de vie et toujours souriante, elle égayait la table par sa gentillesse.
Au milieu du repas, ces dames s'absentèrent aux toilettes.
Pen, Simon et Largo les regardèrent s'éloigner.
Dès qu'elles furent hors de vue, Pen se saisit instantanément d'un trombone dans la poche intérieure de sa veste et entama une séance d'origamie sidérurgique. Il déclara :
" Quand elles reviendront, elles seront inséparables.
- Ca m'étonnerait, rétorqua Simon. Tu ne connais pas Joy.
- Et toi, tu ne connais pas Sandera. Ni la puissance des cabinets de toilette sur la psychologie féminine, d'ailleurs.
- En fait, ça ne me paraît pas impossible, affirma Largo. Joy pourrait se faire plein d'amies, si elle le souhaitait. "
Cette dernière remarque plongea Penolo dans une certaine perplexité. Le trombone prit un méchant coup, remarqua Simon qui suivait le bout de métal du coin de l'oeil.
" Je ne comprends pas, Largo. Tu sous-entends qu'elle éloigne les gens d'elle ? Qu'elle cherche à rester seule ? C'est absurde. Une si belle jeune femme !
- Oui. C'est une ex de la CIA. Elle est toujours un peu distante quand on ne la connaît pas. " ajouta Simon.
Penolo ouvrit des yeux grands comme des soucoupes.
" Joy ? De la CIA ? Elle ne leur ressemble pas du tout !
- Tu as déjà rencontré des gens de la CIA ?
- Oui. C'est le métier, tu sais. La sécurité ...
- Concernant Joy, reprit Largo, elle a beaucoup changé depuis qu'on la connaît.
- C'est vrai, continua Simon avec entrain. Au début, elle se peignait tout le temps avec Georgi et elle ne parlait jamais de sa vie privée. "
Il se mit à relater les débuts de leur fine équipe. Largo le corrigea ponctuellement, pour la plus grande hilarité de Pen. Sous la surveillance discrète de Simon, le trombone rigolait avec.
De leur côté, Joy se rinçait les mains et Sandera retouchait son maquillage. Elles discutaient maintenant depuis quelques minutes.
Joy demanda soudain :
" Ca m'a l'air d'être le grand bonheur avec Pen .
- Oui. J'ai du mal à en revenir. Nous nous sommes mariés si vite. "
Ses sens d'ex-agent de la CIA réagirent immédiatement. La voix de Sandera était un peu trop crispée pour une jeune femme heureuse.
" Sandera ? Vous avez l'air tendue, tout d'un coup ! Quelque chose ne va pas ? lança Joy d'un ton plein de sollicitude.
- Non ! répondit la jeune femme un peu violemment. Oui, concéda t-elle après quelques secondes de silence, appesanties par l'évident mensonge. C'est ... une chose importante et je n'ai encore eu le courage d'en parler à Pen.
- Quoique ce soit, j'ai du mal à croire que Pen se montre obtus si cela vient de vous.
- Oui, bien sûr. Mais Pen est stressé à son travail en ce moment. Son employeur le harcèle et lui réclame de l'argent, je crois. Je ne veux pas être une cause d'inquiétude supplémentaire. D'autant que ce n'est pas Pen ... "
Elle hésita. Elle avait arrêté de se maquiller et Joy finissait de s'essuyer les mains.
" En fait, c'est moi. C'est un sujet qui me tient à coeur et ... "
Les yeux de Sandera commençaient à s'humidifier. Elle continua avec difficulté :
" Nous n'avons pas eu le temps d'en parler. Nous nous sommes mariés si vite. " répéta t-elle.
Face à une réaction aussi démesurée, Joy se sentit soudainement désemparée. A aucun moment, il n'avait été dans ses intentions de mettre la jeune femme dans un tel état de désespoir. Au contraire, elle appréciait énormément le couple. Tous les deux étaient si gentils et si heureux !
" Ca fait plusieurs jours que j'essaie ... "
Sandera céda aux larmes.
Joy faillit bien paniquer pour le coup. Elle n'avait pas pour habitude de consoler les coeurs en peine.
Hésitante, elle s'approcha, prit l'âme en détresse dans ses bras et embrassa la chevelure dorée. Il y a très longtemps, sa mère avait fait ça pour effacer tous les soucis. Et Joy désirait très fort effacer les soucis de Sandera.
" Allons, allons ! bafouilla t-elle, Je peux certainement vous aider. "
Sandera releva la tête subitement, le visage plein d'espoir.
" Vraiment ? "
Joy frémit. Elle ne maîtrisait plus du tout la situation et en réalité, elle ne voyait pas quelle aide elle pourrait apporter. Mais Sandera la soulagea immédiatement :
" C'est gentil de votre part, mais je dois régler ça moi-même. C'est important pour notre couple. "
Joy sourit, extrêment soulagée. Elle se réprimanda aussitôt, réalisant sa lâcheté. D'abord, elle souhaite aider Sandera, puis elle se dérobe. Qu'à cela ne tienne !
" De quoi s'agit-il ? demanda t-elle, d'un ton encourageant.
- Des enfants. " murmura la jeune femme.
Joy ouvrit de grans yeux étonnés. Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? C'était une question naturelle pour un jeune couple.
" Je suis stérile " annonça Sandera, en parlant toujours aussi bas, les yeux rivés au sol. C'était une confidence.
" Vous ne l'avez pas dit à Pen et vous avez peur de le decevoir. "
Sandera acquièsca. Joy prit son menton et redressa son visage.
" Pen comprendra, affirma t-elle. C'est l'un des hommes les plus compréhensifs que j'ai jamais rencontrés. "
Elle posa sur son visage un sourire réconfortant.
Pendant que Sandera méditait ces paroles, la femme d'armes songea à ce que ce type de situation lui était étranger : le mariage, les enfants, la vie à deux.
" C'est curieux, songea t-elle, comme les gens de ma profession se considère comme normaux et dans le même temps, nous sommes radicalement éloignés des réalités de la vraie vie, celle que nous sommes censés protéger. Pour la plupart d'entre nous en tout cas, rajouta t-elle. "
Quelques secondes très méditatives passèrent ainsi.
Sandera déclara finalement, avec un sourire débordant de confiance :
" Vous avez raison, Joy. Je lui parlerai dès ce soir.
- Et tout se passera bien, conclut Joy.
- Et si on se tutoyait ?
- D'accord. "
Toutes riantes, elles entreprirent d'effacer les traces de larmes sur le visage de Sandera. Elle rejoignirent " les hommes " dans la salle du restaurant.
Joy épia alors la jeune mariée. Sandera tenait son époux par les mains et le réprimandait pour le tic détestable que Simon avait observé auparavant. Elle étonnait Joy par sa capacité à passer d'une humeur à l'autre sans transition. Elle était pleine d'insouciance. Comment ne pas ressentir un tant soit peu d'envie à l'égard de cette vie parfaitement étrangère ? Mais cette existence n'était pas la sienne et elle balaya négligemment ses hypothétiques regrets.

L'heure avançait et bientôt, Sandera dut retourner au bureau.
" Ne partez pas encore, je suis sûr qu'on peut s'arranger avec votre patron.
- Merci, Largo, mais je ne préfère autant pas. Certaines de mes collègues n'ont pas cette chance."
Elle se leva, fit le tour de la table. Penolo l'attrapa par la main et tenta de l'attirer sur ses genoux.
" Penny, tu sais bien que je ne peux pas."
Elle l'embrassa tendrement sous l'oeil un peu jaloux de Joy, et elle disparut dans la rue bondée.
Simon poussa un soupir et Pen se rapprocha de lui par dessus la table :
" Un bouquet de 100 roses et une invitation à diner, hein ? " en désignant Joy du coin de l'oeil.
Simon le fusilla du regard.
" Si j'avais rencontré quelqu'un d'aussi formidable plus tôt, je n'aurais pas mal tourné.
- Si ELLE reçoit ce bouquet de roses, je t'étripe.
- Pas de danger. Je ne touche pas aux femmes des copains."
De son côté, Largo avait repéré le manège de Joy.
"Tu n'arrêtes pas de les regarder tous les deux depuis que nous sommes là, la taquina t-il.
- Je ne vois pas de quoi tu parles. Et quoi que ce soit, ce n'est pas l'endroit pour en discuter.
- Oh si, tu es jalouse. Tu aimerais bien toi aussi une vie réglée avec un bel homme comme Pen pour prendre soin de toi. Non ?
- Absolument pas, ma vie me plaît très bien comme elle est.
- J'te crois pas, asséna Largo avec son un air cherche-misère .
- Dites, vous deux, on vous laisse deux minutes et vous vous peignez. Il faut combien d'années de mariage habituellement avant d'arriver à ce stade ?"
Largo éclata de rire et Joy rougit furieusement.
" Mais non, Pen, tu interprètes mal.
- Absolument, renchérit Joy. Mon patron cherchait à régler ma vie.
- Mais non, pas du tout !
- Oh si. Et même Kerensky serait plus libéral."
Simon et Penolo rigolaient doucement en voyant les deux amis se disputer. Un coup d'oeil avait suffi à Pen pour comprendre leur véritable situation. Comme, en plus, Joy était particulièrement incisive, ils se gardèrent bien d'intervenir.
En définitive, Joy accula Largo à reconnaître que sa vie privée à elle n'était pas de son ressort à lui.
Largo avait adopté sa moue d'enfant innocent, moitié rieur, moitié désarçonné et Joy, son air prêt à bondir. Pen et Simon se concentraient furieusement pour ne pas éclater de fou-rire.
Ils sirotèrent leurs cafés.
Puis Penolo les quitta avec regret, car il avait beaucoup à faire.
Simon, Joy et Largo prirent le chemin du siège du groupe W.
Simon demanda soudain :
" Vous ne lui avez pas trouvé un air bizarre à Pen ?"
Ils répondirent par la négative. Ils terminèrent le trajet en silence, chacun méditant sur la douceur de la vie.

En vérité, quelques détails inquiétaient Simon.
D'abord, il y avait l'incident de ce matin : quand il s'était perdu et que Simon l'avait retrouvé devant le bureau de Sullivan en pleine discussion avec Madame "Mur de Berlin". Pen avait été un professionnel, il ne pouvait pas se perdre dans des couloirs étrangers aussi facilement.
Ensuite, au repas de midi, il avait eu, par instants, une façon particulière de regarder Sandera, comme s'il allait la perdre du jour au lendemain. Bien sûr, il pouvait y avoir des quantités d'explications, le souvenir d'une mauvaise expérience arrivant en tête. Mais Simon ne voyait pas cet ami de toujours, avec lequel ils se comprenaient d'un regard, rester sans agir face à une quelconque menace.
En dernier lieu, Penolo avait toujours eu cette manie lorsque quelque chose d'indéfinissable ne lui convenait pas : retourner et manipuler sans cesse des petits objets, trombone, gravier, carré de sucre. La liste n'était pas exhaustive. Penolo lui-même n'était pas toujours conscient de ses mains et c'est en les surveillant que Simon comprenait que des difficultés approchaient. Autrefois, ca leur avait maintes fois épargné un sort désagréable.
Le problème, c'est que Penolo gardait tout pour lui. Il ne parlait de ses ennuis à personne. Il préférait régler ses affaires lui-même. Ses mains seules le trahissaient quelquefois.
La mort dans l'âme, Simon se dirigea vers l'ascenceur, direction le troisième sous-sol.

Chapitre 4