L E JEUNE MARIE Chapitre 5
 




...
De son côté, Kerensky avait obtenu des empreintes : celles de Sullivan et deux autres inconnues. L'une d'elles était entièrement lisse au centre. Il lança la recherche sur toutes les banques policières du monde.
Dans le même temps, il avait ressorti un logiciel qu'il désespérait de voir à l'oeuvre. Tous ces logiciels super techniques qu'il utilisait, eh bien, il n'avait pas toujours l'occasion de les mettre en oeuvre. Au moins, l'argent de Largo avait-il quelque chose de bon. Dans ces moments-là, il s'amusait au moins un peu.
Ce logiciel devait permettre de reconstituer une image complète de l'individu qui s'était introduit dans l'immeuble cette nuit, à partir des vidéos prises par son système de sécurité "personnel".
Ce système enregistrait uniquement les séquences vidéo où l'image se modifiait au-delà de certains paramètres.
En séparant dans ces séquences vidéo, les formes mobiles et celles des couloirs, le logiciel retrouvait les paramètres de perspectives nécessaires à l'exploitation de la silhouette de l'intrus.
Grâce aux merveilles qui ronronnaient derrière le mur, il aurait bientôt à disposition une image corporelle du cambrioleur. Avec un peu de chance, celui-ci avait commis une erreur suffisante pour qu'on puisse l'identifier.
Lorsque Simon et Joy arrivèrent dans le bunker, l'analyse des empreintes était terminée. Celle de la silhouette était bien avancée.
Simon entama la conversation.
" Sale coup pour Penolo. On n'a rien trouvé dans l'appartement. Mais il portait une combinaison et un harnais. Et toi ?
- J'ai trouvé trois empreintes sur la pochette : celles de Sullivan et deux qui sont inconnues. L'une des deux a donnée des résultats. L'autre appartient à Cécile. Elle est complètement lisse au centre. Elle a, semble t-il, trempé ses doigts dans de l'acide accidentellement. En tout cas, elle n'appartient pas à Modrillas, c'est la première chose que j'ai vérifié. Par ailleurs, je n'ai rien trouvé concernant une quelconque affaire d'argent. Ses comptes sont en ordre. Respire, Simon. Ton " pote " est innocent. "
Simon poussa un soupir de soulagement.
" A qui est la deuxième ? demanda Joy.
- Une demoiselle du nom d' Elisabeth Marini, alias Cassiopée. C'est une voleuse professionnelle, spécialisée dans les documents d'entreprise : copies et vol d'actes de vente ou d'achats, de propositions commerciales, etc. Ce genre de chose. Nous sommes ici en plein dans son domaine.
- Et pour qui travaillerait-elle ?
- Je l'ignore. Elle est difficile à pister. A défaut, j'ai ici une photo d'elle. Elle est malheureusement assez ancienne. "
Une photo de Cassiopée s'afficha sur l'écran mural. Joy et Simon sursautèrent.
" Sandera, firent-ils en coeur.
- Eh bien, voilà qui nous avance. J'ai continué mon enquête sur le compte en banque clandestin de mademoiselle Hurricane et voici ce que j'ai trouvé : elle loue un appartement à quelques pas d'ici et elle a pris quatre billets d'avion pour ce soir ou cet après-midi, sous des identités différentes, tous à destination de l'Europe."
Simon le regarda l'air étonné :
" Pourquoi tu nous parles de l'appartement ? Il suffit de l'attendre à l'aéroport.
- Elle va certainement vendre les photos avant de quitter le sol américain, répondit Joy. Ca peut être dans cet appartement. Alors, en route !
- On ne prévient pas Largo ? demanda Simon
- Vous êtes assez grand, non ? Et puis, il est occupé avec les japonais.
- Kerensky a raison. Allez, viens. Je te tiendrai la main si tu as peur."

Une jolie histoire au planton de l'entrée. Joy et Simon tendrement serrés l'un contre l'autre pour le convaincre. Eh là ! T'en aurais pas un peu profité ? Serrure consciencieusement crochetée. Exploration, automatique au poing. Pas un meuble. Pas âme qui vive.
Joy décrocha son téléphone.
" Kerensky, l'appartement est vide. Donne-moi les horaires des vols. ... Bien. Je te remercie."
ELle regarda Simon.
" On a un problème. Les deux départs de cet après-midi se situent dans des aéroports différents.
- Je prends l'un, tu prends l'autre ?
- Ca ne me plaît pas de nous séparer, mais nous n'avons pas le choix. Kerensky tente d'entrer dans leurs systèmes de surveillance. Il nous avertit dès qu'il a quelque chose."
Simon partit vers Kennedy avec un taxi jamaïcain, Joy vers La Guardia avec la berline du groupe. Ils arrivèrent tous deux à destination dans des temps records.

Joy se rendit directement vers la zone d'embarquement. Elle courut le long des allées de siège en scrutant méticuleusement la foule bigarrée qui s'entassait là dans l'attente du départ. De plus, Cassiopée pouvait être grimée et Joy ne l'avait côtoyée que pendant une bonne heure, le jour d'avant.
Cassiopée n'avait pas choisi cette option. En fait, elle en avait pris une toute autre, celle de la sécurité. Elle attendait en zone de transit depuis 6 heures ce matin, que son contact atterrisse. Elle y était difficilement atteignable.
Joy l'aperçut au moment où elle se levait à travers le plexiglas blindé qui séparait la zone de transit de l'immense salle d'attente de l'aéroport. Elle se précipita vers l'entrée tout en gardant un oeil sur son adversaire.
Pendant ce temps, Cassiopée marchait dans la direction d'un embarquement. Au même instant, des passagers en provenance d'Europe et à destination d'Amérique du Sud affluaient. Joy eut juste le temps d'apercevoir l'échange.
De sa main gauche, la voleuse récupéra un attaché-case et de sa main droite, elle laissa glisser une enveloppe dans le veston du deuxième homme, qui marchait à côté du porteur du paiement.
Joy tenta de pénétrer dans la zone de transit. Mais les contrôleurs ne la laissèrent pas passer : elle n'avait pas de billet et ils avaient aperçu le pistolet de Joy sous son aisselle.
Impuissante, la jeune femme suivit la voleuse jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière une porte d'embarquement. Au dernier moment, Cassiopée, se sentant observée, tourna la tête et regarda Joy dans les yeux. La gentille et attachante épouse avait disparu. Puis elle se retourna et s'en fut dieu sait où.
L'impuissance céda la place à la consternation. Quelques minutes plus tôt ... A présent, des informations cruciales se trouvaient entre les mains d'un ennemi du groupe W. La Commission Adriatique ? Un concurrent malhonnête ? Un ennemi juré du vieux Nério ? Le saurait t-on jamais ?
Elle pesta entre ses dents serrées et s'en fut. Elle n'était plus d'aucune utilité ici. Elle ne pouvait désormais que prier - oui, prier ! - que ce coup n'atteigne pas trop fort Largo.
La nuit fut longue. Joy et Simon étaient rentrés chez eux, après être passés prendre des nouvelles de Penolo à l'hôpital.
Celui-ci s'en tirerait, mais ils ne pourraient le voir que le lendemain, pendant quelques minutes seulement.
Restaient Largo, Kerensky et Sullivan qui s'étaient réunis dans le bureau de Sullivan et dans la salle attenante pour travailler.
Le russe avait apporté son matériel de recherche d'empreintes. Il y soumettait tous les dossiers de Sullivan. L'idée était de déterminer lesquels avaient été copiés, ceci étant possible, puisque Sandera, alias Cassiopée n'avait pris aucune précaution.
Par ailleurs, le logiciel de reconstitution de silhouette n'avait rien fourni de nouveau : on reconnaissait une femme, mais aucun détail ne venait trahir son identité.
Les dossiers consultés s'empilaient sur la table où Largo et Sullivan les étudiaient assidûment.
Après quelques heures, Sullivan s'affala sur son siège, épuisé :
" C'est très alarmant, Largo. Les programmes de recherche, les prévisions d'extension, les dernières opérations financières qui n'ont pas été rendues publiques au-delà du minimum nécessaire : acquisitions, joint-venture, contrats de fournitures, prise de participation, énuméra Sullivan. Il y a pratiquement tout.
- De quoi décrypter toute la stratégie de la division médicale et pharmaceutique du groupe W.
- Quoiqu'à ce stade, ce ne soit plus du décryptage, ajouta Georgi en déposant un nouveau dossier sur la table. C'est de la lecture à vue."
Sullivan acquiesca.
" Oui, et le but de cette opération est d'autant plus flou que notre jeune amie s'est intéressée à toutes les opérations de la division.
- C'est pour la faire chuter, la détruire. Je ne vois pas d'autre objectif.
- Détrompez-vous Largo. Il peut s'agir d'un concurrent qui cherche à évaluer le potentiel de la division en vue d'une acquisition future, de se faire acquérir, de préparer sa politique commerciale à long terme.
- L'envergure de cette opération indique une stratégie à long terme. Il faudra bien un mois au commanditaire pour étudier tous ces documents et préparer une stratégie. Après ça, la ou les attaques viendront tout de suite ou dans plusieurs années. "
Sullivan regarda Kerensky, l'air stupéfait. Il ne lui savait pas de telles connaissances en économie financière.
" La guerre de l'ombre n'est en rien différente que celle que se livrent les dieux capitalistes, ceux de la finance, rétorqua le grand russe, debout à côté de lui. Elle ne possède pas plus de règles ou de moralité. La seule différence, c'est que les vaincus ne se relèvent pas pour chercher un emploi chez le concurrent."
Kerensky se retourna, quitta la pièce et reprit le travail de fourmi qu'était la recherche d'empreintes dans la montagne des papiers de l'executive manager.
Largo et Sullivan le voyaient assis au bureau de Sullivan déposer de la poussière, déplacer de gauche à droite, puis de droite à gauche une lampe à ultra-violet portative, comparer les empreintes découvertes avec des grandes photos, puis épousseter délicatement les précieux documents et, la plupart du temps, les ranger dans leurs pochettes d'origine.
Un long silence d'établit, les deux hommes regardant le russe impassible à l'oeuvre. C'était le silence caractéristique des grands immeubles vides, avec la rumeur des ventilateurs et de la climatisation au loin.
Kerensky avait quelque chose de lénifiant dans sa pose, ses gestes et sa stature. Pour lui, c'était seulement un conflit de plus et les évènements des jours passés n'étaient que le premier acte perdu de la confrontation à venir, avec un adversaire encore inconnu. A présent, il convenait d'attendre et d'observer.
Son assurance gagna Largo et Sullivan. Ils se remirent au travail pour préparer une nouvelle stratégie d'expansion. Au petit matin, le goût de la défaite s'était dissipé.

Chapitre 6