| |
...
Dire qu'il était vexé était encore trop peu. Il était déçu, certes, mais s'ajoutait à cela la colère, une colère sourde ; celle d'un homme dont il fait peu de cas. Il avait tout fait. Tout. Il l'avait fait recherché, l'avait conseillé, guidé, soutenu dans toutes les tempêtes, les ouragans, les coups bas, montés et autres sympathiques attentions du même ordre ou équivalentes. Il serra les poings. Jamais le trajet dans l'ascenseur ne lui avait paru aussi long. Et pour cause. Il descendait. Il s'arrêta au dernier étage, le plus bas. L'étage du Bunker. Comme il le craignait, le Russe entra dans la cabine. Spontanément, il recula, s'attirant un regard moqueur.
" Allons John, ne me faites pas le coup de celui qui a peur de moi. Vous n'êtes pas Cardignac tout de même. "
" Non, non. "
Rien de plus, il n'avait rien à lui dire, il n'y avait rien de commun entre eux. Ils n'appartenaient pas au monde, et ça ne changerait jamais. Aucun ne fit l'effort de parler pendant la remontée.
Le geste de Kerensky fut d'autant plus surprenant qu'il était inattendu. Il écrasa son poing sur le bouton d'arrêt d'urgence de l'ascenseur, qui s'arrêta immédiatement. Il faillit choir sur les genoux, tant il n'y était pas préparé. Il regarda le Russe qui arborait une expression des plus inquiétantes. Il avait peur de prononcer le fatidique " quoi ? ", qui révélerait sa peur. Il se contenta de lui adresser un regard étonné, qui fit ricaner le Russe. Il sentit que quelque chose ne tournait pas rond. Kerensky se rapprocha de lui. Il était pétrifié, il ne pouvait pas fuir, et vit sa vie défiler devant lui. Il déglutit péniblement. Les yeux bleus gris de Georgi étaient plantés dans les siens, et il se demanda s'il n'allait pas être hypnotisé. Il entendait quelque chose frapper régulièrement la cabine, et son imagination lui donnait à voir tous les scénarios catastrophes possibles et imaginables. Mais peut-êêtre valait-il mieux pour lui mourir dans la chute de la cabine, que massacréé par le Russe qui semblait pris d'un accèès de folie… Il comprit brutalement que ce bruit réégulier, cé'était son cœœur qui toquait de plus en plus fort. La peur, insidieuse, de l'autre, se rapprochait de lui, et l'enserrait dans sa toile. Une main l'agrippa au col de sa chemise, et il se retrouva coéllé àà la paroi de la cabine. Il sentit que ses pieds ne touchaient plus le sol. éIl étouffait. Le Russe le maintenait d'une seule main, et sa vision se brouillait, alors que son cœœur cognait plus fort dans sa poitrine.
" Alors ? Vous n'avez rien à me dire ? "
Aurait-il eu quelque chose à dire qu'il en aurait été bien incapable, à demi étranglé qu'il était. Kerensky relâcha son étreinte, et il tomba à genoux, tentant de reprendre son souffle.
" Quoi ? " croassa-t-il enfin.
" Je vous parle des dossiers que vous avez dissimulés à Largo. Des dossiers concernant certaines transactions douteuses de Nerio. Vous attendiez le bon moment peut-être ? "
Il ne répondit pas, cherchant à se rappeler ce dont l'autre lui parlait. Il aurait dû s'en souvenir en théorie…
" Écoutez, je ne vois pas de quoi vous… "
Il n'acheva pas sa phrase. Kerensky venait de le remettre debout, et le maintenait fermement. Ses yeux n'étaient plus que deux fentes où brillait la colère.
" Je n'aime pas votre attitude. "
Où trouva-t-il la force de lui répondre ?
" Parce que vous croyez que j'apprécie la vôtre ? "
Il en fut le premier surpris. Il ne s'en serait jamais cru capable. Et il s'entendit poursuivre :
" Et de plus, ce que je fais ne vous regarde pas. Si Largo a quelque chose à me dire, il sait où est mon bureau. Vous êtes payés pour gérer le système informatique. Tenez-vous en là. "
Comme s'il n'avait attendu que cet éclat de révolte, l'ascenseur se remit en mouvement, et s'arrêta quelques étages plus haut. Les portes s'ouvrirent sur un Cardignac qui regarda les deux hommes.
" Ça va John ? Vous avez mauvaise mine… "
L'interpellé ne lui adressa même pas un regard, et se hâta vers son bureau. Laissant un Kerensky, tout sourire, derrière lui. Il fit un numéro sur son portable :
" Largo ? J'ai fait ce que j'ai pu, mais j'ai bien cru qu'il allait nous faire une crise cardiaque ! "
Il sortit à son tour de la cabine, abandonnant un Cardignac mal à l'aise.
John Sullivan ouvrit la porte de son bureau, et resta sans voix devant le spectacle qui l'attendait. Il fit quelques pas dans la pièce, et entendit la porte claquer derrière lui. Il se retourna pour se retrouver nez à nez avec Kerensky.
" Mais qu'est-ce que… "
Le Russe haussa les épaules.
" Je devais trouver un moyen de vous retenir. "
Simon avait allumé les bougies sur l'énorme gâteau qui trônait sur le bureau, et Joy, Largo et Kathleen Hiller entamèrent un " Joyeux Anniversaire "…
" Alors ? Sans rancune ? " demanda Kerensky à la fin de la chanson.
John Sullivan ne répondit pas. Mais ses yeux brillants de joie le firent à sa place.
FIN
|
|