M ILENA
 




...
La jeune femme paraissait extrêmement paniquée, mais elle était parvenue à rentrer, ce qui dénotait un certain contrôle d'elle-même lorsque la situation l'exigeait. Elle se rapprochait de plus en plus de Largo et Joy n'avait toujours aucun moyen de l'avertir sans provoquer la panique. La foule des invités était dense.
La femme d'armes chercha Simon, tout en suivant la progression de la belle brune du coin de l'oeil. Elle le trouva. Celui-ci faisait la conversation à un homme d'affaires de son âge. Surprise ! Le poisson savait aussi se mouvoir hors de l'eau.
Elle parvint à l'accrocher du regard et à l'alerter. Simon lâcha aussitôt sa discussion et se lança dans la direction que Joy indiquait.
Lancer était un bien grand mot. Le nombre de personnes au mètre carré était telle qu'il fallait crawler entre elles !
La brune atteignait Largo, de dos. Joy jura. Elle était bien trop loin pour agir et Simon aussi. Et aucun signe de danger apparent ne pouvait justifier une action d'éclat.
" Monsieur Winch ? "
Largo se retourna. La voix chaude continua sans lui laisser le temps de réagir :
" Je dois rencontrer Georgi immédiatement. "
Le ton était mondain.
" Mademoiselle ?
- Appelez-moi Milena. "
Cette fois-ci, Largo perçut clairement des traces de panique dans la voix de la jeune femme. Pas ici, songea t-il.
" Suivez-moi. "
La jeune femme comprit et obtempéra silencieusement.
Joy, qui arrivait à leur niveau à ce moment-là, les suivit. Simon repéra la destination du trio – une porte menant à des salons privés – et se rendit directement dans celui réservé à Largo.



Dès que la porte fut refermée sur Simon, bon dernier, l'inconnue parla :
" Je me nomme Milena. Mon nom de famille ne vous servirait à rien. J'en change fréquemment et de toute façon, je n'en ai pas reçu à la naissance.
Georgi Kerensky travaille pour vous. Je dois le contacter de toute urgence. Sa vie est en danger. "
Un silence s'ensuivit.
Joy n'aimait pas ça. Elle n'avait eu ni le temps, ni la possibilité de fouiller la jeune femme. Largo s'y était opposé. Sa robe de soirée avait beau la mouler, elle pouvait malgré tout dissimuler des objets meurtriers.
Largo et Simon étaient pris au dépourvu. C'était une soirée de charité on ne peut plus classique : concours de gros chèques, hypocrisie lancinante et quelques belles filles pour lots de consolation.
" Comment nous avez-vous trouvés ? Attaqua Joy.
- La presse est très bavarde dans votre pays. "
Une étrangère, donc.
" Et comment êtes-vous entrée ? Continua la garde du corps d'une voix plus basse mais ferme.
- Vous avez bien vu comment je suis habillée ! Deux ou trois sourires et c'est joué. Je ne suis pas là pour amuser la galerie, Monsieur Winch. Je cherche à contacter Georgi et il se protège de telle manière qu'il est plus difficile à atteindre que vous. "
Joy regarda Largo. C'était à lui de prendre la décision.
Simon s'avança :
" Vous devriez nous en dire un peu plus. Ca nous faciliterait la tâche.
- Ou vous me menez à lui, ou vous m'oubliez.
- C'est tout vu, déclara Joy.
- Un instant, lança Largo. Vous ne pouvez vraiment rien dire, rien du tout ? "
La jeune femme resta silencieuse. Son visage reflétait une très grande frayeur et une détermination à tout rompre. Curieux paradoxe !
Quelques secondes plus tard, elle se dirigea vers la porte et quitta la pièce. Personne ne la retint.
Largo se tourna vers Simon et Joy.
" On appelle Georgi ?
- Oui, faites ça. Je vais essayer de la suivre. "
Joy quitta la pièce.
Largo décrocha son téléphone et composa le numéro personnel de l'ex-agent russe, le coeur pincé. Allez savoir pourquoi, celui-ci se réjouissait de passer une soirée en solitaire.
" Service de nuit. Que puis-je pour vous ?
- Georgi ! Rétorqua Largo en rigolant.
- Ah, Largo. Je me demandais combien de temps tu tiendrais sans moi. Alors, comment se déroule cette merveilleuse démonstration de générosité capitaliste ?
- Pas trop mal. Je t'appelle parce que j'ai eu de la visite pour toi.
- Comment ça ?
- Une dénommée Milena ...
- Grande, brune, très classe avec des yeux noisettes ensorcelants ? L'interrompit Georgi
- Euh ... oui.
- Bien, Largo. Tu oublies tout ça, sa visite, ce qu'elle t'a dit, ce à quoi elle ressemble. Tout ! Je m'en occupe.
- Georgi, que se passe t-il ?
- Disons que c'est le passé qui me rattrape. Je ne peux pas t'en dire plus maintenant et peut-être même que je ne pourrais rien t'en dire plus tard. Ne pose plus de question. C'est ta vie, celles de Simon et de Joy qui en dépendent. Promets-le moi.
- Georgi ...
- Promets-le ! "
Sa voix étrangement calme était chargée d'une autorité inhabituelle.
Largo promit et Georgi raccrocha immédiatement. Ce dernier quitta son appartement au pas de course.
De son côté, Largo regardait Simon avec un air sceptique. Il rapporta les propos de Georgi.
" Georgi ne veut rien me dire. Je me demande de quel genre de difficultés il s'agit. "
Quatorze ans plus tôt
La différence d'âge n'avait pas suffi à les arrêter. Il aurait du se méfier pourtant, lui qui n'arrêtait pas de tomber amoureux. Pourtant, c'était à chaque fois avec des femmes merveilleuses et il ne regrettait aucun des instants passées avec elles. Seule la souffrance qui en découlait, leur souffrance, lui pesait. Parviendrait-il à fermer son coeur un jour ?
Il continua d'observer Milena qui dormait. Si innocente. Elle était absolument parfaite pour cette couverture, comme toutes celles qui avaient été sélectionnées.
Elle se réveilla :
" Tu te fais du souci pour moi, mon amour. "
Il n'y avait pas la moindre trace d'accent russe dans son anglais américain. C'était le résultat de plusieurs mois de travail intensif.
" Tu vas partir pour plusieurs années, aimer un autre homme, ...
- Faire semblant d'aimer ", lui rappela t-elle doucement.
Elle se rapprocha de lui et se blottit contre sa poitrine. Il retint un gémissement de désespoir. Pouvait-elle imaginer sa douleur de la laisser partir, vivre sans elle, ne pas voir son visage encadré de ses boucles brunes si douces ? Elle ne voyait ceci que comme une mission anodine.
Il se tut et la laissa se rendormir.
Aujourd'hui
Georgi n'avait pas eu grande difficulté à la retrouver. Elle avait laissé derrière elle des indices qui lui étaient spécifiquement destinés. Personne d'autre ne pouvait les comprendre, surtout la croix de Saint Nikolaïe . Tout le monde aurait pensé à une église ou un lieu de culte. Lui se dirigeait à présent vers la gare ferroviaire de New York.
Milena était là, engoncée dans un manteau à col haut, aux abois. Il s'approcha d'un pas assuré et sourit, comme s'il retrouvait là son épouse. Il y avait de ça, sauf que ses gestes étaient purement professionnels.
Ils tinrent une conversation de circonstance, destinées aux oreilles indiscrètes et quittèrent les lieux aussi vite que possible.
Une heure plus tard, dans la sinistre chambre d'un motel, Milena se libéra complètement. Elle sauta au cou de Georgi et l'embrassa fougueusement. Il la laissa faire. Il l'aimait toujours, mais tant de temps ... tant d'évènements ... tant d'eau sous les ponts ...
Quand elle relâcha son étreinte, elle pleurait. Son visage avait peu vieilli, elle était aussi belle et douce que cette nuit-là.
" Je ne devrais pas, fit-elle en essuyant ses larmes intarissables.
- Tu cherches à me contacter depuis combien de temps ?
- Quelques heures à peine. J'ai dit à tes amis que j'étais après toi depuis plusieurs jours, mais c'est faux. C'est le moyen le plus rapide que j'ai trouvé. "
Georgi la tenait encore dans ses bras. Elle était fébrile et pale. Elle n'avait probablement ni mangé, ni dormi depuis vingt quatre heures. Il la fit s'asseoir.
" Raconte.
- Ma mission se termine. J'ai été informée il y a deux jours que je rentrais au pays. Quel soulagement ! Comme convenu, j'ai récupéré les informations que j'ai collectées au cours des quatorze dernières années. J'ai rencontré mon passeur cette nuit. L'homme avec lequel je me suis mariée est très jaloux. Il m'avait suivi. Il a cru que c'était mon amant et il l'a tué. J'ai pu m'enfuir. Malheureusement, mon " mari " - elle cracha le mot – a pris un disque qui contient les informations relatives à notre opération : les noms, les adresses. Elles sont en danger, Georgi. Il faut agir très vite. "
Georgi s'assit à son tour, sur le lit, en face d'elle.
" Je n'ai plus aucun contact avec les services secrets russes, Milena. Je suis un paria.
- Je le sais. J'en ai entendu parler. Mais toi et moi pouvons empêcher une catastrophe si nous agissons tout de suite. Je n'ai pas le temps de contacter l'ambassade et de m'identifier. Il sera trop tard. Le disque est crypté, bien entendu et mon mari comprendra qu'il doit le remettre à la CIA ou à d'autres, mais il ne le fera pas immédiatement. Je le connais bien. Nous devons le lui reprendre. "
Georgi hésita. Ce n'était pas de son ressort. Il pouvait faire sortir Milena du pays et elle serait à l'abri. Mais toutes les autres jeunes femmes qu'il avait formées à l'époque pour épouser des hauts potentiels américains mourraient à coup sûr. Ca n'était pas ses affaires.
" Je t'aide. Explique-moi exactement qui il est. Je vais en avoir besoin pour élaborer un plan.
- J'ai épousé Harold Johnathan Stiner quatrième du nom, le fils d'un colonel et l'un des meilleurs éléments de l'école d'officier de l'armée de terre américaine. Je n'ai eu aucun mal à l'amouracher. Le mariage est arrivé très vite.
Au début, sa carrière a évolué rapidement. J'ai pu le pousser vers le haut-commandement. Aujourd'hui, il est capitaine dans une base qui étudie et met au point les nouvelles stratégies de guerre. Il ramène du travail à la maison, ça facilite ma tâche. Il ne devrait pas, en fait.
Il y a quelques mois, un de ses amis qui a fait la guerre du Golfe a fait une tentative de suicide. Il s'est précipité à son chevet. Quand il en est revenu, il était aigre. Son ami l'avait rejeté en déclarant qu'il était devenu un bureaucrate et qu'il ne pouvait ni le comprendre, ni l'aider. Il m'en a fait porté la responsabilité.
Il se contentait de reproches jusqu'à il y a deux ans. Son ami s'est suicidé. C'est là qu'il a commencé à me battre. "
Georgi eut un sursaut violent. Milena prit peur. Il s'était levé brusquement, prêt à étrangler Stiner. Il tremblait de rage.
Elle attendit qu'il se fut rassis et un tant soit peu calmé pour continuer.
" Je ne l'ai pas quitté parce qu'il ramenait toujours des dossiers le soir pour travailler. Il a commencé à me soupçonner de le tromper il y a trois mois. J'ignore ce qui a déclenché cette réaction.
Et hier soir, il m'a suivi. Mon contact était un homme et nous nous sommes rencontrés dans un hotel chic et discret du centre de New York, alors Stiner a cru que c'était mon amant.
Il a déboulé dans la chambre comme un fou et nous a tiré dessus. Mon contact m'a protégée et j'ai pu m'enfuir. Mais il avait dans son ordinateur un disque contenant tous les détails de l'opération Voyage en blanc et quand je suis revenue le chercher quelques heures plus tard, il n'y était plus. J'ai contrôlé. La police ne l'a pas non plus. "
Elle se tut, épuisée. L'histoire était presque complète. Restait à écrire l'épilogue : déterminer qui mourrait et qui vivrait. Des larmes commençaient à perler aux coins de ses yeux.
Georgi réfléchit.
" Il me faut l'identité exacte de ton contact. Je pourrais alors alerter la bonne personne et tous les agents seront rapatriées dans les quarante-huit heures.
- Je ne connaissais pas son nom. On n'a pas eu le temps de se présenter. En fait, je n'ai même pas eu le temps de lui donner les informations que je devais livrer. Heureusement, car elles ne sont pas codées et Stiner aurait compris qui je suis réellement. Je le hais, Georgi. J'ai passé quatorze ans de ma vie avec un homme que je hais. "
Elle s'approcha de lui et s'appuya contre son épaule. Georgi la laissa pleurer tant qu'elle voulut, tant qu'elle en avait besoin. Elle devait faire ce deuil, enterrer les quatorze années passées.



La nuit se terminait. Largo et Simon avaient fini de commencer à s'inquiéter. Ils étaient à présent morts de peur pour Joy. Elle ne répondait pas au téléphone. Ils n'avaient pas la moindre idée de l'endroit où elle se trouvait et sans Kerensky, ils se trouvaient complètement désarmés. Ca faisait plusieurs heures qu'ils tentaient de configurer le logiciel dont celui-ci se servait pour localiser les portables, même éteints, en vain. La procédure était cent fois trop compliquée pour eux.
Joy arriva alors qu'ils finissaient d'élever Georgi Kerensky au niveau de dieu tout puissant de l'informatique. Simon sauta de sa chaise :
" Joy, on s'inquiétait comme des fous. "
Largo fit peser un regard lourd de reproches.
" Ne vous y mettez pas, s'il vous plait. J'ai eu assez de difficultés pour aujourd'hui. Milena, si c'est bien son vrai nom, m'a plantée dans un bar homosexuel. J'ai eu un mal de chien à en sortir. "
Sa voix se perchait haut dans la gamme, indéniable marque de colère et d'énervement chez elle.
" Comment ça ? Fit Largo, un sourire moqueur aux lèvres.
- Elle s'est arrangé pour me présenter à l'élection de Miss Baveuse. En fait, elle nous y a présentées toutes les deux, mais elle a été rapidement éliminée. Quant à moi, j'ai eu un succès fou avec ma robe du soir. Je ne pouvais plus faire un pas sans être sollicitée. Milena a pu partir par la grande porte sans s'inquiéter de moi.
- T'as eu des propositions ? Questionna Simon, au bord de la crise de fou rire : la tête de Joy exprimait toute l'exaspération du prédateur tranformé en proie. Elle fulminait.
- Ca n'est pas drôle, Simon. J'ai du jouer le jeu. Tout le monde n'arrêtait pas de me regarder. Je me suis faite draguer toute la soirée durant. Impossible de m'éclipser, même par la fenêtre des toilettes.
- Attends un instant, Joy, nota Largo. Un tel succès, ça veut dire que tu as été élue, alors ! "
Largo et Simon ne purent plus se retenir. Ils éclatèrent de rire devant une Joy furibonde qui hésitait entre leur casser un bras ou deux et les laisser retrouver cette Milena tous seuls.
Mais Kerensky était aussi son ami. Alors quels que soient les ennuis dans lesquels il était plongé, elle se devait de rester. Elle serra les dents et attendit que les deux gamins calmassent leur irrépressible contraction diaphragmique.
Une fois plus calme, Largo rapporta les propos de Georgi.
" Eh bien, déclara t-elle, l'oeil acéré à destination de Simon qui menaçait d'une rechute, nous ne sommes pas avancés. Kerensky est probablement soumis au secret défense et nous n'avons aucune piste. "
Largo et Simon acquiescèrent sans un mot.
Quatorze ans plus tôt
La gare de Nikolaïe était déserte. C'était un convoi spécial : des armes, des vêtements pour l'armée et quelques jeunes filles plus américaines que nature.
Georgi regardait le train s'éloigner la gorge serrée. Sa collègue, Niniouchkat Proslova, s'approcha de lui et murmura, sans bouger les lèvres :
" Autant faire ton deuil tout de suite, Kamarad, elle ne reviendra probablement pas avant une dizaine d'années. "
Ainsi, au moins une personne avait remarqué.
" Je sais. " furent ses seuls mots.
Proslova s'éloigna à nouveau. Elle rejoignit le reste de l'équipe " pédagogique " qui retournait au centre.
Quelques secondes plus tard, Georgi suivit, le coeur sec.
Milena et lui s'étaient disputés, la nuit d'avant, après qu'elle lui ait dit qu'elle ferait semblant d'aimer l'autre homme. Son patriotisme avait pris le dessus. Il l'avait réveillée et l'avait sermonnée sur la nécessité de l'aimer vraiment, cet inconnu capitaliste. Elle l'avait traité de tous les noms, dit qu'il ne comprenait rien à l'amour. Il n'avait pas cédé.
Ils s'étaient quittés fachés. Mais au dernier moment, il avait aperçu dans les yeux de Milena tout l'amour du monde. Elle ne l'oublierait pas. Jamais.
Lui fit tout pour l'oublier. Et y parvint.
Aujourd'hui
Georgi avait décidé d'un plan. Celui-ci était faillible, mais possédait les atouts de la simplicité : il serait facile et rapide à mettre en oeuvre.
Georgi allait contacter Harold Stiner quatrième du nom pour lui proposer d'acheter le disque. Il fixerait le rendez-vous dans un club situé à proximité d'un quartier que Stiner fréquentait. Cet élément rassurerait ce dernier. Une fois en face de Stiner, il improviserait.
" S'il n'accepte pas ?
- Il faudra employer une méthode plus radicale, telle que le discréditer auprès des services secrets américains ou le tuer, purement et simplement.
- Je ne suis pas sure que l'argent l'intéresse.
- Probablement pas. Mais c'est un militaire et il éprouve des remords de ne pas être sur le terrain. Ce rendez-vous lui donnera l'occasion de se prouver à lui-même qu'il n'est pas qu'un gratte-papiers. "
Milena acquiesça en silence. Ca pouvait fonctionner et elle ne pouvait proposer mieux.
" Comment on dit 'aimer' en russe ?
- Je te demande pardon ?
- 'Aimer'. Comment dit-on 'aimer' en russe ? "
Elle paraissait être dans un état second. Georgi s'inquiéta.
" Loubite.
- Oui, bien sûr. "
Elle laissa passer quelques secondes. Ses yeux étaient absents.
" Ca reviendra vite. Quelques jours à peine. C'est pareil pour les habitudes alimentaires et pour l'habillement. "
Georgi se mordit la lèvre aussitôt. Voilà qu'il parlait comme un professeur. Ce n'était pas de ça dont sa petite Milena avait besoin !
" J'étais loin, si loin, lorsque l'Union Soviétique est tombée. J'ai pensé à ma famille. Je me suis cachée pour pleurer. Je ne pense plus qu'en anglais. Je ne me souviens pas de la recette de ragoût favorite de ma mère. Je suis plus américaine que russe.
- Je viens de te dire que tout ça reviendra très vite. Ce n'est qu'une question de jours. Tu n'as pas à t'inquiéter pour ça. Tu as été choisie, Milena, parce que tu en es capable. Souviens-toi.
- Notre pays n'existe plus, Georgi.
- Si, il existe et tu vas y retourner, dès qu'on aura terminé ça. "
Il la serra dans ses bras pour la consoler, mais elle prit bien plus. Elle se redressa et l'embrassa avec fougue. Son corps fut pris d'une passion sans limite qui happa Georgi et annihila leur raison à tous les deux.
Si seulement il avait su que c'était la dernière fois !
Dans la soirée
L'homme en uniforme de l'armée de terre américaine ne craignait rien. Il représentait la force et la foi américaine. Rien ne pouvait l'atteindre. Pourtant, dans ce quartier douteux, mitoyen du quartier plus calme qu'il fréquentait d'habitude, aucune certitude de ce genre n'était permise.
Georgi l'observait depuis vingt minutes. Stiner débordait d'arrogance. Il s'imaginait séduire Milena, alors que celle-ci menait la discussion depuis le début de l'entretien.
Il était assis à un mètre du militaire. Il portait un costume noir de bonne facture, mais pas excessivement cher. Son apparence était soignée. Il avait maquillé sa peau de blond pour s'accorder avec les lentilles marrons et la perruque brune aux reflets bleutés, légèrement gominée. Ultime touche, les lunettes teintes conféraient au personnage un charme certain, confirmé par les célibataires du sexe féminin qui patientaient au bar.
Georgi faisait semblant d'écouter la musique en sirotant un verre d'alcool, affectant une nonchalance étudiée. Toute son attention était en réalité fixée sur la conversation de la table voisine. Milena et Stiner négociaient le prix du disque.
A son langage corporel, Georgi pouvait affirmer deux choses : la première était que Stiner était plus excité qu'apeuré. Il en déduisit que celui-ci jouait cavalier seul – pas d'agents de la CIA ou assimilés pour le guider dans les tractations -, et qu'il préparait un sale coup. N'importe qui d'autre aurait été au minimum inquiet. Lui, en revanche, était dans l'attente de quelque chose.
Le second point était qu'il avait rangé le disque dans la poche de sa chemise. Il avait la manie de remonter sa main gauche près de la poitrine dès qu'il se sentait menacé. Milena l'avait discrètement acculé à deux reprises pour le confirmer.
" Où est l'homme qui a appelé ?, avait-il attaqué en s'asseyant à côté de Milena et sans saluer.
- Dans la mesure où tu as exigé ma présence, il n'était plus nécessaire que tu connaisses son visage.
- Tu es venue seule alors ?
- C'est sans importance.
- Qu'y a t-il sur le disque ?
- De quoi mourir si tu ne coopères pas. Ne pose plus cette question.
- Comme si tu pouvais négocier ! Toi, une vulgaire ménagère ! "
Il poussa un rire plein d'arrogance et de moquerie. Ses gestes appartenaient au maître de maison trahi prêt à reprendre son épouse dans son foyer seulement si celle-ci acceptait la soumission totale.
D'après les critères de Georgi, cet individu était particulièrement vulgaire. Et il avait vécu avec Milena pendant presque quatorze ans. Son sang s'échauffa insensiblement.
" Mes supérieurs t'offrent une somme considérable. Tu ne recevras pas de seconde proposition. Et je ne suis pas une ménagère. Je suis la fine fleur de l'espionnage soviétique. " fit-elle dédaigneusement. Son visage reflétait une fierté et une force que Stiner n'y avait probablement jamais vues. Le militaire voulut rire et se moquer encore une fois, mais il n'y parvint pas. Milena l'impressionnait.
Ils commencèrent à débattre du prix du disque, prix n'incluant pas que le fiduciaire. Milena s'appliquait à être sensuelle, fascinante, mystérieuse. L'alcool avait coloré ses joues et accentuait la lueur de provocation dans ses yeux. Elle avait tout de la femme fatale.
Stiner entra complètement dans le jeu de la séduction. Il était passé de l'attitude suffisante et moqueuse du mari trompé à celle du célibataire mâle soi-disamment irrésistible. Seule l'arrogance ne l'avait pas quitté.
En une demi-heure, l'accord fut conclu. Stiner avait obtenu une fois et demi la somme initiale et une nuit avec Milena. Georgi serrait les poing de rage. Il était hors de question qu'il la touche encore une fois.
Milena s'apprêtait à lui expliquer les modalités de paiement quand Stiner l'interrompit :
" Tu m'en parleras demain matin, déclara t-il sèchement. En attendant, nous allons jouer aux amoureux transis. "
Il se pencha alors pour l'embrasser.
Georgi fit signe à Milena de refuser, mais elle n'en tint pas compte. Il comprit vite son refus : elle laissa Stiner s'approcher d'elle et, tandis qu'elle le fixait de ses yeux faussement enflammés, elle échangea le disque dans la poche de chemise du militaire avec un disque vierge.
Le baiser terminé, Stiner adopta un sourire suffisant de satisfaction. Il se leva brutalement, sans un mot et se dirigea vers les toilettes. Il jeta des regards possessifs aux hommes dans la salle qui dévoraient " Betty " des yeux, signifiant par là l'appartenance de la jeune femme.
Lorsqu'il fut hors de vue, Milena adressa un sourire jubilatoire à Georgi. Elle l'avait récupéré ! Le disque était désormais en sécurité.
Georgi ne réagit pas. Il se leva et se dirigea à son tour vers les toilettes. Plus que jamais, il haïssait Stiner. L'air prétendu supérieur du militaire lui dévorait le coeur. L'imaginer dans un lit au-dessus de Milena lui était insupportable. Pourtant cette image ne quittait pas son esprit. La rage et la haine dévoraient le russe de l'intérieur.
A l'extérieur, rien ne se voyait. Georgi n'était qu'un bel homme incommodé par un besoin naturel intervenant à un moment inopportun. Sa démarche calme et posée continua de fasciner les célibataires du bar alors qu'il avait disparu depuis quelques secondes.
Stiner ne vit rien non plus et ne lui prêta guère plus d'attention. A cet instant, un coup de tonnerre lointain se fit entendre, malgré la musique du club étouffée par la porte.
Georgi rentra dans un cabinet. Il enfila des gants, extraya son arme et un silencieux d'une pochette placée dans son dos, puis fixa le silencieux au bout du canon. Ses gestes étaient à la fois précis et impersonnels. Ils étaient froids comme la mort qui allait saisir ce rat et abréger la douleur de ce monde contraint à l'entendre bêtifier de prétendue supériorité. Ca ne serait pas un plaisir de le tuer. Oui, malgré ce sentiment pire que la colère qui le consumait, le russe refusait d'accorder à cette exécution un quelconque caractère de vengeance. Celle-ci serait " propre ".
Un second coup de tonnerre se fit entendre plus fort. L'orage approchait. Bien. La pluie jetait un masque de discrétion sur qui voulait fuir sans trace. Une excellente chose pour plus tard.
Stiner remonta peu discrètement sa fermeture-éclair. Georgi défit le loquet du cabinet et en sortit à l'instant précis où sa cible se retournait. Cette dernière s'immobilisa. Effrayé au premier instant, le militaire opta pour un sourire narquois dans la seconde qui suivit. Georgi ne bougea pas. L'orage renouvela son annonce.
" Alors, c'est vous, le fameux " supérieur ". Ouais, elle aurait pu trouver mieux, cette misérable catin ! "
C'en fut trop.
" A genoux. "
La voix si froide qu'elle en brulait l'âme n'avait rien d'humain. Stiner en fut singulièrement effrayé.
" La moitié du pactole si vous me laissez ... ", tenta t-il.
Georgi plaça un doigt sur sa bouche et secoua négativement la tête.
" T-t-t ", murmura t-il très lentement.
Le russe fit un geste du canon l'incitant à s'agenouiller. Au lieu d'adoucir l'expression terriblement dure de son regard, les lunettes teintées en accentuaient l'éclat impitoyable et cruel.
Stiner se tut instantanément, définitivement paralysé, et coopéra. Il se retint de faire le signe de la croix. A quel envoyé des enfers se trouvait-il confronté, maintenant ? Il aurait mieux fait de faire appel à sa hiérarchie !
Georgi s'approcha du militaire et le contourna. Très lentement. Tandis que le ciel tonnait de plus en plus vigoureusement, il s'abreuvait de la terreur qui suintait de sa cible, de ses gestes, de sa respiration, de son odeur. Colère et haine oblitéraient ses pensées : pour toutes les années perdues de Milena, pour toutes les souffrances que ce rat lui avait infligée, qu'il meurt.
Plop.
L'homme en uniforme arrêta de trembler. Un trou était apparu dans sa nuque. Son corps commençait à s'affaisser.
L'arme basculant dans sa main, Georgi réalisa brusquement qu'il ne ressentait aucune satisfaction, une fois de plus. Comme pour chaque vengeance qu'il avait assouvie, que ce fût la sienne ou celle d'un autre. Dérisoire fut le premier mot qui lui vint à l'esprit. La lueur de folie cessa de scintiller dans ses yeux grimés.
Il pensa à pleurer, mais il y avait bien plus urgent. Milena devait quitter le pays en urgence et cela ne serait pas possible si elle était suspectée de complicité de meurtre. La priorité était de retarder son identification.
Deux caméras de surveillance couvraient la salle du club. Il faudrait subtiliser les cassettes. Sans photo, l'avis de recherche resterait vague.
Quant au militaire qui gisait à ses pieds, l'uniforme faciliterait bien assez la tâche des enquêteurs, autant ne pas leur mâcher le travail en plus ! Georgi fouilla ses poches et en extraya les papiers d'identité et diverses babioles.
Un tube semblable à celui d'un rouge à lèvres l'intrigua. L'objet s'ouvrit comme un tube de rouge à lèvres. Un soupçon vint poindre dans l'esprit de Georgi. Certains poisons prenaient cette forme. Il fit sortir un baton incolore du tube et le huma précautionneusement.
Le nom du poison éclata dans son esprit et chaque lettre, chaque syllabe, chaque phonème de ce mot vinrent lacérer son coeur avec une multitude d'éclats tranchants comme des rasoirs. Il fallait se bourrer d'antidote plusieurs heures avant de se poser le poison sur les lèvres. Sans cela, il était mortel en quelques minutes.
Avec le calme acquis par des années d'expérience, il posa l'arme du crime à côté du cadavre et rangea ses gants. L'arme ne portait pas d'empreintes.
Il quitta les toilettes d'un pas normal. L'orage, maintenant très proche, se tut instantanément, noyé par la musique. Georgi scruta avec avidité la salle à la recherche de Milena. Il ne la vit pas. Elle était sortie, comme convenu. Elle savait ce qu'il avait fait, le crime qu'il venait de commettre. Mais se doutait-elle de son propre sort ?
Il se dirigea vers la sortie, non sans régler sa boisson. Il s'occuperait des caméras plus tard.
Il ouvrit la porte et déboucha dans une ruelle sombre. Déjà la musique du club de jazz se perdait dans le vacarme des klaxons et des éclairs qui zébraient la nuit de plus en plus fréquemment. Il avança de quelques mètres en direction de Milena. Sa robe rouge profond aux lignes épurées faisait ressortir sa silhouette, élancée et majestueuse.
La jeune femme lui tournait le dos, tenant toujours à la main le disque.
-La ville…
-Qui ne dort jamais, continua-t-elle tout en faisant volte face. Milena était éclairée à contre jour mais il distinguait nettement ses yeux, ils brillaient d'une lueur inhabituelle, quelque chose avait changé… Soudain elle s'écroula, incapable de soutenir plus longtemps son propre poids. Il se précipita vers elle et murmura quelques mots dans une langue étrangère. La jeune femme sourit faiblement et tenta de prononcer un nom, probablement celui de son meurtrier.
-Stiner, gémit Milena dans un souffle
-Il est mort, dit-il d'un ton qui se voulait rassurant. Milena lui fit signe de se taire et reprit:
-Prend la disquette… chacun de ses mots paraissait plus pénible que le précédent, tous les dossiers… Milena n'avait plus la force de parler. Il ne pouvait rien faire, seulement regarder le poison achever son œuvre. Elle glissait, inexorablement, la vie s'échappait de son corps.
Le tonnerre gronda et la pluie se mit a ruisseler le long des murs. La jeune femme lui adressa un dernier regard puis ferma les yeux à tout jamais. Il déposa un baiser sur ses lèvres tièdes et prit le disque…

FIN