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Il était debout devant la longue table. Il sourit en pensant au Procès de Franz Kafka. Il était presque dans la même situation,
à certaines nuances près… Il croisa le regard désapprobateur de celui qu'il prit pour leur chef. Il se reprit et attendit. Il savait que ces hommes et ces femmes le jaugeaient. Il en avait connu d'autres comme eux, qui cherchaient à le connaître par ses silences, sa façon de se tenir. Il se retint de rire. Il était un professionnel, il le savait. Une voix de femme se fit entendre. Il ne tourna pas la tête, ne réagit pas :
" Comment pouvons nous lui faire confiance ? Michel Cardignac est mort. Il était sa seule garantie. "
" Qu'avez-vous à répondre ? " lui demanda l'homme assis face à lui.
" Que voulez-vous que je réponde ? Il avait confiance en moi. Il est mort. Mais il a dû vous parler sinon je ne serai pas ici. "
" Il faut qu'il fasse ses preuves. "
La voix masculine était douce, mais autoritaire. Tout le monde fut d'accord. La première manche était gagnée.
" Votre priorité est le groupe W. Vous collecterez toutes les informations susceptibles de nous être utiles. Nous vous recontacterons. "
Il était congédié. On lui remit un bandeau devant les yeux, et lorsqu'il put le retirer, il était devant le building du groupe Winch. Il était l'heure d'aller au travail…
Le Bunker.
Simon entra. Et Joy ricana.
" Regardez-le. Il fait moins le fier ce matin ! "
" Oh, ça va… "
Kerensky avait un sourire en coin, et Largo riait franchement. Le Suisse en fut irrité. Il se servit un mug de café. Les cloches sonnaient encore dans sa tête. Il avait passé une excellente soirée, un tout petit peu trop arrosée. Il avait décidé de passer la nuit avec un charmant mannequin, mais Largo l'en avait dissuadé. Vu les sourires de Joy et Kerensky, Largo avaient dû leur raconter tout ce dont il n'arrivait pas à se souvenir. Et de savoir que d'autres étaient au courant de ce qu'il ignorait, l'inquiétait et le mettait en boule.
" Quand vous aurez fini de vous foutre de moi, vous pourrez me donner le programme de la journée. "
Largo parut affligé :
" Mon pauvre Simon… "
Kerensky s'appuya sur le dos de la chaise et regarda tristement Joy.
" Quoi ? Quoi ? "
Joy tenait de retenir le fou-rire qui la prenait et tourna le dos aux trois hommes. Simon crut qu'elle sanglotait et regarda, paniqué, Kerensky et Largo, dans l'attente d'une explication.
" Simon ", commença Largo. " Aujourd'hui… "
Il s'interrompit et Simon sentit ses cheveux se dresser sur la tête.
" Nous partons en pique nique ! "
Simon n'en croyait pas ses oreilles :
" Quoi ? "
Largo, Joy et Georgi étaient hilares et Simon se vexa :
" Eh ! C'est pas drôle ! J'ai vraiment cru qu'il se passait quelque chose ! "
" Allez, on y va ? "
Joy s'était remise, et ses yeux brillants ne laissaient planer aucun doute sur son enthousiasme. Kerensky éteignit son ordinateur et Simon s'étonna pour la seconde fois :
" Ouah ! Tu viens avec nous… "
" Oui. Mais si je le fais c'est pour leur faire plaisir. Et s'il vous plaît, " dit le russe en regardant Joy et Largo, " arrangez-vous pour que ce pique nique ne se termine pas comme le précédent. "
Les deux personnes concernées échangèrent un regard :
" Ne te fais pas de soucis, nous n'allons pas loin : Central Park. "
Dans le hall d'entrée, Kerensky s'arrêta soudain:
" Ah zut ! Je dois lancer un programme avant de partir, je vous rejoins tout de suite. "
Il redescendit au Bunker et constata que la porte était ouverte. Prenant son arme, il se glissa dans la pièce…
" Sullivan ?? "
L'Irlandais se retourna :
" Ah, Kerensky ! C'est vous que je venais voir. Vous pourriez passer à mon bureau ? J'ai un petit souci avec mon ordinateur. "
Le Russe soupira, légèrement agacé :
" Désolé Sullivan, Largo a besoin de moi. Je passerai dès que nous serons rentrés, ça ira ? "
" Oui bien entendu ! Mais ne m'oubliez pas ! "
Ils repartirent ensembles et Kerensky eut droit aux confessions d'un Sullivan qui ne parviendrait jamais à comprendre les méthodes de Largo…
Central Park.
La nappe immaculée était encombrée de reliefs de repas, de feuilles d'arbre, et de quelques fourmis qui préparaient leurs réserves pour l'hiver.
Couché de tout son long, Simon contait fleurette à Joy incapable de garder son sérieux. Largo était heureux. Il avait ressenti un besoin de calme, de tranquillité, pour se souvenir qu'il était vivant, qu'il pouvait encore être ému. Un simple pique-nique. Il regarda Kerensky. Le Russe était assis, appuyé contre le tronc d'un chêne séculaire. Un sourire flottait sur ses lèvres. Il regardait dans le lointain. Largo sut qu'il se rappelait de ce qu'était le bonheur simple d'une vie normale. Il attrapa la bouteille de vin rouge et resservit ses amis. Il leva son verre :
" Je bois à ce jour. Je bois à notre amitié. "
Il regarda Simon et lui fit un clin d'œil. Celui-ci attrapa Joy par la taille : " Je bois à la vie ! "
Il fit mine de l'embrasser dans le cou, et elle se dégagea en riant. Largo se tourna vers Kerensky.
Son verre tomba avec un " floc " dans l'herbe, éclaboussant la nappe. Joy ne riait plus et Simon resta figé.
Georgi Kerensky était toujours assis, appuyé contre le chêne, un revolver braqué sur sa tempe droite. Un homme en treillis, coiffé d'une cagoule qui ne laissait voir que ses yeux le menaçait.
Plus un bruit. Seuls les oiseaux continuaient à siffler avec allégresse. Largo avait les yeux rivés sur la scène. Et sur le visage du russe. Froid, inexpressif. Comme si tout cela était normal.
Arrangez-vous pour que ce pique nique ne se termine pas comme le précédent.
La phrase que Georgi avait prononcée lui revenait en mémoire. Il était consterné.
" J'en ai assez. " murmura Largo Winch.
Deux autres hommes étaient arrivés, armés.
" C'est notre jour de chance, dit l'un d'eux. Largo Winch en personne ! "
Largo ne répondit pas. Les bras le long du corps, il restait immobile, il regardait toujours Kerensky.
De la main droite, le russe projeta le contenu du verre vers celui qui le menaçait. Celui-ci hurla au contact du vin dans ses yeux et sous le choc, porta un coup à Georgi avec son arme. Georgi ne put le parer, et se laissa tomber sur le flanc. Il roula hors de portée du tireur qui avait repris ses esprits et cherchait à viser. Le verre à pied s'était brisé dans la chute. Avec une maîtrise parfaite de son geste, Kerensky envoya un éclat de verre au visage de son agresseur. En cherchant à se débarrasser de l'objet qui lui entaillait la peau, celui-ci ne réussit qu'à le faire pénétrer davantage. Profitant de ce que l'homme ne faisait plus vraiment attention à lui, l'ex-agent du KGB s'était relevé, avait contourné l'arbre. Il planta le pied du verre dans la nuque de l'ennemi, qui s'effondra en gargouillant lamentablement.
Joy et Simon n'étaient pas restés les bras croisés. Joy s'était laissée tomber dans les bras de Simon qui lui avait fait décrire un arc de cercle. Les deux hommes masqués qui se trouvaient près d'eux furent balayés par un jeu de pieds magistral. Puis, lâchant Joy, Simon sauta à pieds joints sur l'estomac de celui qui se trouvait le plus proche, lui faisant rendre tripes et déjeuner. La garde du corps de Largo Winch n'avait pas laissé le temps à son collègue de se relever et lui avait planté son talon dans la gorge de façon si délicate que Largo put entendre les os du cou craquer.
Joy, Simon et Kerensky se frottèrent les mains de satisfaction.
Largo n'avait pas bougé. Simon sortit d'autres verres de la glacière et servit le vin.
" Où en étions-nous déjà ? "
Joy sourit : " Nous portions un toast à cette journée, calme, paisible… "
Kerensky souriait, et trinqua avec eux. Largo secouait la tête, navré. Il se retourna, vit un cadavre. Du sang. Il leva les yeux et croisa le regard de Georgi qui lui rappela qu'il n'avait pas esquissé un geste pour lui venir en aide.
Groupe W.
Il était plus de 17h lorsque les trois amis rentrèrent au building. Kerensky se rendit directement chez John Sullivan. En voyant son hématome au front, l'irlandais s'étonna :
" Largo ne m'avait pas dit que ce serait mouvementé. "
" A moi non plus figurez-vous. Bon, quel est le problème ? "
John Sullivan lui fit signe de venir à côté de lui. Et lui désigna l'ordinateur.
" Eh bien ? "
" Regardez… on dirait que certaines de mes icônes sont déplacées. "
" Mmmhh, ça arrive parfois, laissez moi regarder. "
Kerensky s'assit à la place de John et pianota quelques instants.
" C'est bon, je vais vérifier du Bunker. Si quelqu'un tente de pirater votre ordinateur, il se heurtera à un mur. Mais je m'étonne quand même, ce n'est pas la première fois que ça vous arrive n'est-ce pas ? Il vous faudrait peut être une formation en informatique… "
Sullivan ne répondit pas à la moquerie dissimulée dans les paroles de Georgi. L'ex-agent du KGB sortit, un sourire aux lèvres, et John claqua la porte derrière lui.
" Allo ? Oui, c'est moi. Sullivan s'est douté de quelque chose. Il s'est rendu compte qu'il était épié. Il va falloir agir autrement. Vous me donnez carte blanche ? "
L'homme raccrocha et sourit méchamment. Il était un professionnel…
Bunker.
Largo, Joy et Simon riaient de leur aventure de midi quand Georgi entra. Il avait l'air sombre, et ses amis s'inquiétèrent.
" Quelqu'un essaie de pirater le réseau. Vous permettez que je me remette au travail. "
Simon se leva :
" Ouhlala notre génie a l'air contrarié. Bon préviens nous quand tu auras fini l'hibernation ! "
Personne ne réagit à la blague de Simon, Largo était plutôt attristé de voir que malgré ses efforts, il ne serait jamais tranquille. Pas même une journée. Ils sortirent et laissèrent Kerensky régler le problème. La vie de tous les jours reprenait ses droits. Largo avait une réunion dans quelques minutes, Simon allait passer le temps et Joy resterait dans les parages. Comme d'habitude.
Il regarda autour de lui. Il serait tranquille pour un bout de temps. Ils avaient tous quelque chose à faire. Il avait le moyen de pénétrer dans les archives. Il pourrait y passer du temps dès que l'occasion se présenterait. Il avait l'appareil photo numérique. La clef. Le plan était parfait. Il souriait. Un professionnel a toujours plusieurs cordes à son arc.
La fuite d'eau
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