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Dans un demi-sommeil, John Sullivan entendait le robinet goutter. Il était trop fatigué pour se lever, mais sentait venir l'agacement qui allait le forcer à bouger. Il tentait de résister. De toute façon, le réveil n'allait pas tarder à sonner. Il se lèverait, vérifierait qu'il n'y avait pas de fuite, se préparerait et irait travailler. Il ne fallait pas oublier d'aller voir Kerensky pour ce problème informatique.
Il sortit rapidement de l'ascenseur. La fuite l'avait mis en retard. Il avait coupé l'arrivée d'eau et mis une bassine pour éviter l'inondation, au cas où… Le plombier viendrait en soirée.
Il entra dans son bureau, accrocha son manteau et posa son attaché case sur un fauteuil.
" Bonjour John. "
L'irlandais se retourna. Largo Winch s'appuyait à l'encadrement de la porte. Il souriait.
" Ah, Largo ! Bonjour. Nous devions nous voir ? "
" Je vous ai vu passer dans le couloir. J'aimerais qu'on discute de la nomination du remplaçant de Michel Cardignac. "
Sullivan soupira.
" Vous vous doutez bien que ce ne sera pas facile… Il faut vous attendre à des critiques. Et honnêtement, j'ai du mal à vous suivre. Vous avez raison, il faut qu'on en parle. "
Le milliardaire ferma la porte et s'installa dans un fauteuil. John s'assit en face de lui et alluma un cigare.
" Je croyais que vous vouliez arrêter ? "
" J'ai changé d'avis… Largo, qu'est ce qui vous a pris ? "
" C'est l'enterrement. Tous ces corbeaux réunis qui n'attendaient que ça. Ils étaient indifférents… Qui a été touché par sa mort ? "
" Vous, moi, Alicia… "
" Et c'est tout. Les autres réfléchissaient déjà au moyen de prendre sa place ! "
" Et c'est là la raison ? Mais enfin ! C'est ridicule ! Vous l'avez nommé pour punir les autres !? "
" Non, bien sûr que non. Ce n'est pas juste un coup de tête. Je lui fais confiance. Je sais qu'il fera un bon président. "
" Mais c'est un clown ! " s'emporta Sullivan.
" Moi aussi j'en étais un quand je suis arrivé. Mais vous étiez là, vous m'avez donné une chance. "
" C'était différent. Je l'ai fait pour Nerio. "
" Alors faites-le pour moi… "
Ils se défièrent du regard. John Sullivan céda le premier.
" Ils vont vous en vouloir… " dit l'irlandais.
Largo ne répondit pas et quitta la pièce . Le cigare s'était éteint.
Joy Arden l'avait rejoint à la cafétéria et l'avait questionné d'emblée sur la raison de son invitation. Elle était méfiante. C'est pour cela qu'il l'avait embauchée à l'époque. Nerio lui avait demandé de créer une unité de choc. John avait apprécié le curriculum vitae de la jeune femme et sa franchise. Aujourd'hui, l'unité n'existait plus et elle était dévouée à Largo. Il comprenait son trouble.
" Joy, que pensez-vous du choix de Largo ? "
" Alors c'est ça… "
Elle était prête à se lever.
" Largo m'a demandé de lui donner une chance. J'ai besoin de vous. "
Elle le regarda, cherchant à comprendre ce qu'il voulait dire.
" Il n'y a pas de piège, Joy. Je veux l'aider, mais je dois mieux le connaître. "
" C'est lui que vous auriez dû inviter, pas moi. "
Il encaissa le coup sans broncher.
" C'est vrai. Mais je voulais d'abord le cerner de l'extérieur. De la même façon que les membres du Conseil vont le juger sur sa réputation. Et vous serez certainement d'accord avec moi, c'est loin d'être gagné. "
Elle se détendit et il respira plus librement. Il pourrait compter sur elle. Elle lui dressa le portrait d'un ami fidèle, qui avait eu du mal à se situer dans leur équipe. Raison pour laquelle Largo en avait fait le supérieur de Joy et Georgi, au grand dam des deux concernés. Encore maintenant, ils avaient du mal à accepter son autorité. Elle lui raconta les fêtes, le bon-vivant qu'il était. Elle s'interrompit :
" J'ai l'impression de parler d'un mort. "
" Non. Il n'est pas mort, il revit. Certes, une partie de lui est morte, ou sur le point de mourir, mais un autre homme va renaître. "
" Je crois que je vois où vous voulez en venir. Nous risquons de le perdre. "
" Oui et non. J'essaie de justifier le choix de Largo. Mais j'ai l'impression que ça aura un impact sur votre groupe. "
" Vous croyez que Largo doit faire marche-arrière ? "
" Je crois qu'il faudrait faire un test… "
" Merci pour le petit déjeuner tardif. "
" Merci de votre aide. "
Il était retourné au bureau. Il entendait encore ce goutte à goutte insistant et resta immobile à écouter. Ce n'était que l'écran qui n'avait pas été éteint. Effectivement, le voyant de contrôle clignotait. Il bougea la souris et le bruit cessa. Un dossier apparut. LE dossier.
Ah oui… téléphoner à Kerensky. Personne ne répondit.
" Encore en train de jouer aux échecs… "
S'il voulait que le russe jette un œil sur son ordinateur, il faudrait qu'il descende.
Le Bunker était désert. Il en fut étonné et resta quelques instants sans savoir quoi faire. Il fut surpris par Kerensky qui revenait :
" Sullivan ?? "
L'Irlandais se retourna :
" Ah, Kerensky ! C'est vous que je venais voir. Vous pourriez passer à mon bureau ? J'ai un petit souci avec mon ordinateur. "
Le Russe soupira, légèrement agacé :
" Désolé Sullivan, Largo a besoin de moi. Je passerai dès que nous serons rentrés, ça ira ? "
" Oui bien entendu ! Mais ne m'oubliez pas ! "
Ils sortirent ensembles, et Sullivan ne put s'empêcher de confier à l'informaticien ses difficultés à travailler avec Largo, et surtout son manque d'entraînement face à sa spontanéité. Il les vit partir ensembles, et apprécia leur unité. Il leur fit un petit signe de la main, auquel ils répondirent. Un instant, il eut la vision d'un groupe identique dans lequel il se trouvait, lui et Nerio, des années auparavant. Il secoua la tête et prit l'ascenseur.
Le moniteur clignotait et émettait une sonnerie discrète, en rythme avec le goutte à goutte accroché non loin. Le robinet ne fuyait plus, l'infirmier l'avait vissé à fond.
A côté du lit se trouvait Joy Arden, qui jetait de fréquents coups d'œil à Largo Winch, debout en face d'elle, de l'autre côté du lit. Il était décomposé.
" Il l'avait dit… Cette idée de pique nique était stupide. "
" Largo, dit la garde du corps à voix basse, il plaisantait… Personne, tu m'entends ? Personne ne pouvait prévoir. Mais tu devrais aller lui parler. "
Elle regarda en direction de la porte. Largo acquiesça et sortit. Simon était assis, et en voyant son ami, il se leva précipitamment.
" Où est Georgi ? " demanda le multi-milliardaire.
Simon lui indiqua le bout du couloir. Georgi Kerensky était debout, très droit, les mains croisées dans le dos. Il était tourné vers la fenêtre qui donnait sur la cour de l'hôpital. Largo connaissait assez bien le russe pour savoir qu'il ne regardait pas au-dehors, mais en lui-même.
" Georgi ? " appela Largo d'une voix douce.
L'ex-agent du KGB se retourna. Largo fut impressionné par son calme apparent. Il était pourtant un peu plus pâle que d'habitude, et ses yeux exprimaient le trouble qu'il ressentait.
" Ca va aller ? "
Kerensky lui tourna le dos. Largo s'approcha et posa la main sur son épaule.
" Je sais. "
" Non tu ne sais pas. " Le ton était calme mais glacial. " Il m'a demandé de vérifier son ordinateur. Je ne l'ai pas fait, pour vous accompagner. Ca aurait pris cinq minutes, j'aurais vu la bombe à temps. Mais non. Je n'ai pas fait mon travail. "
" Tu m'as obéis. C'est moi qui t'ai demandé de venir. Si tu n'avais pas été là, le pique-nique se serait terminé par un drame. "
" Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que tu prends ma défense ? "
" Parce que c'est le cas. Il faut faire des choix dans la vie. Ce n'est pas évident. J'en fais l'expérience chaque jour. C'est pour ça que je sais que tu n'es pas à blâmer. "
" Largo… Qu'est ce qui a changé en toi ? "
" J'ai mûri. Je crois que j'ai enfin compris pourquoi mon père a voulu me protéger en voulant me garder loin de lui. il savait que le groupe W m'aurait privé d'une vie. Je m'en rends compte maintenant. J'ai vécu, Georgi… lui pas. Aujourd'hui je me sens l'âme d'un PDG. L'aventure me fatigue, toujours les mêmes bagarres, les mêmes complots, les mêmes armes. Et tout ça pour la même raison : le pouvoir et l'argent. Ca ne m'excite plus. "
Kerensky s'était tourné vers lui, et Largo lisait la compréhension dans ses yeux.
" C'est pour ça que tu veux nommer Simon à la place de Cardignac. Tu veux te convaincre que nous pouvons suivre ton état d'esprit. Que vas-tu faire de Joy et moi ? Tu en feras ta secrétaire personnelle et moi je serai nommé chef de projet informatique ? Non Largo, ne te mens pas à toi-même. Tu cours à la catastrophe. Tu ne peux pas te dédoubler, mais jusqu'à présent tu as prouvé que tu pouvais être un homme de terrain ET un bon président. Ce n'est pas à moi de te dire ce que tu dois faire, mais je prendrais l'attentat qui est arrivé contre Sullivan comme un avertissement. "
" Que vas tu faire ? "
" Trouver le ou les responsables et leur passer l'envie de recommencer. "
Le russe avait le regard décidé. Il s'en fut, et Simon vint rejoindre Largo.
" Alors ? "
" Il se sent responsable. Mais nous le sommes tous. Bon sang, un type a réussi à venir installer une bombe dans l'ordinateur de Sullivan, dans son bureau. C'est surréaliste. "
" Qu'est ce qu'on va faire ? "
" Simon. Je crois que dans un premier temps, on va annuler la réunion, et la décision que j'ai prise. "
" Tu as raison, lui répondit Simon, de toute façon c'était une mauvaise idée. Allez, retourne auprès de lui. "
Largo le remercia d'un sourire et retourna dans la chambre de Sullivan où l'attendait Joy.
L'homme était debout devant la table. Les membres de la Commission le regardaient froidement.
" On dit que Sullivan a été grièvement blessé par l'explosion de la bombe. Il va s'en sortir, mais il a été défiguré. Vous pouvez nous expliquer ? "
" John Sullivan est le noyau du groupe W. sans lui, Largo sera démuni face au Conseil. Ce coup porté en plein cœur de son entreprise va le miner si ce n'est pas déjà fait. Nous aurons ainsi le champ libre… "
" Très bien. Nous préférerions évidemment que tout cela se fasse le plus discrètement possible, mais vous êtes le professionnel. "
" C'est exact. Je suis un professionnel. "
Il sourit froidement.
Vanessa
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