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" Dis monsieur. Où est ma maman ? "
" Ta maman est partie mon petit. Tu vas rester avec ton papa. "
" Où elle est partie ? "
" Loin. Très loin. "
" Quand est-ce qu'elle revient ? "
" Je ne sais pas. "
" Elle va revenir ? "
" Peut être. "
La voix s'éloigna. L'homme releva le col de son manteau noir et pressa le pas. Les vitrines scintillantes des magasins en ce soir de la Saint Sylvestre lui donnaient la chair de poule. Non pas qu'il les détestait. Non. Ces décors le rendaient malheureux. Il entra dans un café, qui passait de la musique des années 30 en permanence, et commanda quelque chose de fort. Encore une fin d'année qui s'annonçait peu agréable. Tous les ans c'était pareil. Il faisait un tour dans les rues, écoutait les rumeurs, les conversations des passants, puis il se rendait dans ce café jusqu'à ce que son lieu de prédilection ouvre. Il y était connu même s'il n'avait pas d'amis là bas. Il y était toléré à cause de sa nationalité.
" Tu n'as pas vu Georgi ? "
Largo leva le nez de son dossier, étonné.
" Il n'est pas au Bunker ? "
" Nan. " répondit Simon en faisant claquer une bulle de chewing gum. " Je l'ai cherché, mais je ne l'ai pas trouvé. "
" Il a pris sa journée. " Intervint Joy qui venait d'entrer. " J'ai vu son nom sur le tableau. "
Simon et Largo se regardèrent surpris.
" Et depuis quand il ne nous en fait pas part ? " dit Simon, légèrement vexé.
" Laisse tomber. " dit Joy, soudain très lasse.
" Joy, ça va ? "
" Oui Largo. Je me suis posée la même question que vous. Et, j'ai fait quelques recherches. La mère de Georgi l'a laissé le soir de la Saint Sylvestre. Elle les a laissé lui et son père ce soir là. Alors je comprends qu'il ait envie de rester un peu seul. "
Simon jeta son chewing gum.
" C'est pour ça… " il avait une boule dans la gorge.
Brusquement il se retourna vers ses deux amis. Il avait des larmes plein les yeux.
" Regardez nous. Largo n'a plus de famille. Il sait même pas qui est sa mère. Joy t'es seule aussi. Moi… moi j'ai perdu ma seule famille… Et Georgi, c'est pas mieux. Vous croyez pas qu'on devrait se retrouver tous ensembles ? "
Largo et Joy échangèrent un regard. Dans leurs yeux se lisait la même émotion.
" Tu as raison Simon. Mais je crois que quelqu'un d'autre mérite d'avoir une famille ce soir. John Sullivan. Il sera seul ce soir. "
" Ok je marche. " dit Joy. " Largo on te laisse t'occuper de John. Nous on va essayer de trouver Georgi. "
Il faisait lentement tourner les glaçons dans son verre. Il avait menti à Joy quand il lui avait dit que sa mère venait de temps à autres. Elle l'avait laissé, à côté du sapin, l'avait embrasser sur le front. Et elle avait pris la valise. Elle ne s'était même pas retournée en franchissant la porte d'entrée. Il était resté seul avec son père. Son père toujours là. Qui s'inquiétait d'avoir un fils aussi calme, aussi triste. La voisine avait dit à Amitav que le petit avait été traumatisé.
" Vous dansez ? "
Une belle jeune femme le regardait en souriant. Elle avait visiblement trop bu, et le rose teintait ses joues. Elle était fine, vêtue d'une robe rouge, et ses cheveux blonds en pétard lui donnaient un air angélique qui le séduisit. Il se leva et enlaça la jeune femme.
" Ce n'est pas très convenable, je sais. Mais je me sentais seule ce soir. "
" Seule ? Une aussi jolie personne ? "
" Je me suis disputée avec mon fiancé… "
Ils dansèrent quelques mesures silencieusement. Puis elle le regarda :
" Et vous pourquoi êtes vous seul ? "
" Parce que je l'ai choisi. "
Elle le regarda d'un air étrange.
" Alors je n'ai pas le droit de me plaindre… " murmura t-elle.
Il lui sourit.
" Je crois que quelqu'un vous attend, et qu'il regrette déjà votre présence et votre sourire. "
Il lui désigna le bar. Un jeune homme était là, appuyé contre le comptoir. Il avait le visage défait. La jeune femme frissonna.
" Vous avez raison. Merci monsieur… "
Elle se précipita vers le jeune homme qui l'enlaça.
Georgi retourna s'asseoir et finit son verre d'une traite.
Avait-elle rejoint un amant ? La gloire ? Il ne demanda jamais de ces nouvelles. Ni à son père, ni aux autres. Et personne ne lui parla plus d'elle.
Dans la voiture, Simon ne put s'empêcher de demander à Joy comment elle avait su pour Georgi.
" Il me l'a raconté un jour. J'avais trouvé une photo dans un dossier. Je suis tombée sur une sale histoire. C'était sa mère, j'en suis sûre. Il m'a raconté l'histoire de ses parents. J'avais gardé une copie du dossier. Il a tout détruit après m'avoir raconté. Je ne l'avais jamais lu avant ce soir. "
" Et ? "
" Et il ne m'a pas tout dit. Et ça ne regarde que lui. "
" Si jamais il apprend… "
" Il ne l'apprendra jamais. Pas par moi en tout cas. Et si tu as un peu de jugeote, tu ne diras rien. "
Simon baissa la tête. Au ton de Joy, il avait compris.
" Où est-ce qu'on va le trouver ? "
" Dans un bar russe ? "
" Tu sais combien il y en a rien qu'à New York ? "
" Je compte sur toi pour les compter… "
" Pffff, toujours les mêmes qui bossent. " soupira Simon faussement vexé en allumant l'ordinateur portable.
" John ? "
Sullivan releva la tête.
" Ah Largo, j'étais plongé dans le dossier que vous m'avez confié. Laissez moi une dizaine de minutes et on en parle. "
" Non, John, laissez tomber le dossier. Je veux vous demander quelque chose. "
" Ah oui ? Je vous écoute Largo. "
" Où passerez-vous la nuit de la Saint Sylvestre ? "
" Vous êtes en train de me demander ce que je fais ce soir ? "
" Oui. "
John Sullivan soupira et se leva. Il se servit un verre de whisky, en proposa un à Largo qui refusa, et s'assit dans un de ses fauteuils.
" Du temps de Nerio, il arrivait souvent que nous le passions ensemble. Parfois, Monique se joignait à nous. Autrefois j'étais avec ma famille. Mais ça fait longtemps que ce temps est révolu. Nerio était un peu ma famille. "
Larg resta silencieux quelques instants.
" John, j'aimerais que nous passions cette soirée ensemble. Si vous êtes d'accord bien sûr. "
Emu, l'Irlandais hésita :
" Je ne sais pas quoi dire… Oui. Avec plaisir… Merci Largo. C'est un peu comme… "
" Comme avant ? "
John fit " oui " de la tête, et le multi milliardaire fut troublé.
Il sortit du café, et sourit en voyant les flocons voleter. Il se souvint de sa soirée à Moscou. De la voix de Rhyanna qui chantait. Elle était irlandaise, et pourtant, elle chantait le russe sans accent. Il avait passé une soirée merveilleuse. Il avait fait très froid. Yvan avait trop bu. En rentrant chez lui, il s'était assoupi. Elle l'aimait. Elle avait essayé de le réveiller, puis en désespoir de cause, s'était couchée contre lui. ils étaient morts de froid. Et avaient été enterrés ensemble.
Il entra dans le bar, et quelques têtes se tournèrent vers lui. les clients souriaient rarement, comme les serveuses. Il se sentait chez lui, dans ce café des déracinés.
Il s'installa à sa table, dans un renfoncement d'où il pouvait voir toute la salle. Il n'avait pas besoin de commander. On lui apporta sa commande presque dans l'instant. C'était là sa vraie famille. Il les regarda. Tous avaient quitté leur pays. Il en avait croisé certains dans les couloirs qui faisaient le quotidien d'un agent du KGB. Il avait même travaillé avec d'autres. Il n'avait trahi personne. Comme personne ne l'avait jamais trahi. Ils connaissaient cette douleur. Ils ne s'étaient pas fait à leur nouvelle patrie. Certains la trahiraient peut être. Mais entre eux, il y avait ce lien sacré. Il s'adossa contre sa chaise. Aucun ne viendrait lui parler ce soir.
Lorsque la serveuse lui apporta la rose blanche dans le vase en argent, il fut surpris.
Simon soupira et éteignit le portable.
" Laisse tomber. On ne le trouvera jamais. "
" On va le trouver. "
Joy avait craché ces mots.
" Fous lui la paix. "
Joy resta muette. Les premiers flocons tombaient.
" Non. Je veux qu'il sache… "
" Joy… "
Elle pila.
John et Largo étaient monté au penthouse. Assis dans les fauteuils, ils sirotaient un apéritif.
" John, parlez moi de lui. "
" Ah Nerio… Il y a tant à dire sur lui. Il savait se montrer dur. Et c'était pourtant un homme si humain. Je me rappelle ces soirées… Il savait vous faire passer un bon moment. Je faisais partie de la famille. Il était assis à votre place, et il nous racontait les derniers potins mondains. Monique n'était pas en reste d'ailleurs. Elle pouvait se montrer très drôle. Je n'ai jamais compris pourquoi ils se sont séparés… Quoi qu'il en soit, je rentrais souvent bien éméché, et la tête pleine de souvenirs. "
Largo était rêveur. John, perdu dans ses pensées.
Elle s'assit à la table et posa sa main sur celle de Georgi. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de l'apparition.
" J'avais envie de passer un peu de temps avec toi… C'est notre soirée. Je n'ai personne d'autre avec qui la passer. Maman n'était jamais là le soir de la Saint Sylvestre. Elle me laissait parfois toute seule, parfois, elle trouvait une baby sitter. Tu savais que c'est ce soir là que je suis partie ? "
" Elle aussi… Elle aussi est partie ce soir là. "
" Je la détestais. Si tu savais comme je la détestais… Elle était si indifférente. Elle ne m'a jamais parlé de toi. J'ai tout découvert par moi-même… "
Il serrait sa main avec force. Les émotions qui l'étreignaient lui faisaient peur brusquement. Il avait l'impression que tous les regards convergeaient vers leur table.
" Georgi… C'est toi ma famille… "
" Snejana… Fyorentina… Moi j'espérais tous les ans, un signe… Amitav… notre père, il est mort le soir de la Saint Sylvestre. Je ne l'ai plus revu. Il t'aurait plu tu sais. "
La jeune fille sourit.
" Je sais Georgi. Je sais. "
" Je suis heureux que tu sois là, Fyo. "
Un téléphone sonna soudain. Georgi regarda son GSM d'un air indécis.
" Répond. Ils doivent s'inquiéter. "
" Allo ? "
Georgi ne dit rien, puis raccrocha.
" Comment savais tu que c'était l'un d'eux ? "
" Un jour tu as dit que ceux qui étaient dans le Bunker étaient les seuls à avoir ton numéro. Nous étions quatre. Largo, Simon, Joy et moi. C'est forcément l'un des trois… "
" Ca te dirait d'avoir une vraie Saint Sylvestre ? "
Elle se leva d'un bond. Georgo sourit, et prit le bras de sa sœur. Ils quittèrent l'ambiance lourde du bar russe et se retrouvèrent dans la rue où la neige continuait à tomber.
Simon et Joy entrèrent dans l'appartement de Largo.
" Ca y est Larg', on l'a trouvé. "
Joy contempla le tableau qu'elle avait devant les yeux : John et Largo, assis face à face. Le premier aurait pu être le père du second. Simon et elle auraient pu être ses frères et sœurs. Elle se reprit et sourit à Simon.
" Bon, aller en piste ! " Simon alluma la mini-chaîne, et choisit un CD.
Un bouchon sauta soudain, accompagné d'un éclat de rire. Tous se tournèrent vers la porte. Georgi était à l'entrée, une bouteille à la main. Fyorentina lui donnait le bras et riait de bonheur.
" Je crois que la famille est au complet, que la fête commence !!! " s'écria Largo en frappant dans ses mains.
Aussitôt les lumières s'éteignirent, pour une lumière tamisée, qui cacha les larmes d'émotion de ceux qui venaient de retrouver un foyer…
La Méprise
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