L A MEPRISE
 




...
Il sursauta et raccrocha avec violence.
" Qui est là ? " demanda-t-il d'une voix tremblante. " Il y a quelqu'un ? "
Pas de réponse. Évidemment. Il ouvrit le tiroir du bureau et saisit le revolver. Instinctivement, il se sentit plus en sécurité. Il avança vers la porte du bureau, le plus discrètement possible. Avec un peu de chance, c'était le chat qui avait renversé quelque chose. Il vit l'ombre dans le couloir et s'immobilisa. Il comprit son erreur quand le coup partit. Il regarda la silhouette vêtue d'un manteau sombre, et l'arme qui venait de cracher son projectile. Un silencieux. Pas de petit plop comme dans les films, juste un bruit mou… Il baissa le regard sur sa poitrine. Il n'y avait rien. Il ne voyait rien. Il ressentait juste un picotement. Il avait un goût de sang dans la bouche. Il avait dû se mordre la langue. Il releva la tête, et s'effondra sur le tapis persan. Il sentait un liquide chaud s'écouler de sa bouche. Il regarda, étonné, le visage de son meurtrier, alors qu'il se penchait sur lui.
Largo décrocha le téléphone bien après la troisième sonnerie, complètement groggy. Il jeta un regard vers le réveil matin : 06h30. Qui était le fou qui l'appelait à cette heure si matinale ?
" Allo ? "
" Winch ? Largo Winch ? "
" Ouais… "
" On doit se voir. J'ai des informations pour vous. "
Largo bailla.
" Je ne plaisante pas. Je sais qui est le meurtrier de la sœur de votre ami. "
Complètement réveillé, Largo s'assit dans son lit, le combiné collé à l'oreille.
" Qui êtes-vous ? "
" Ça ne vous regarde pas. Disons que j'agis dans nos intérêts communs. "
" Vous travaillez pour la Commission ? "
" On s'en fout. Vous êtes intéressé, oui ou non ? "
" Oui. "
" Bon rendez-vous à 7h30 au café Amalia, je veux cinquante mille dollars. "
" Cinquante mille dollars ? "
" Je dois disparaître. À cause de vous, je suis en danger. C'est oui ou c'est non ? "
" OK, j'y serai. "
" Un dernier conseil, ne prévenez pas votre bande, c'est d'eux que viennent vos problèmes. "
Largo n'eut pas le temps de répondre, son interlocuteur avait raccroché brutalement. Il n'avait même pas eu le temps de lui demander à quoi il le reconnaîtrait. Puis il grimaça : l'autre le trouverait sans peine. Avec toutes les photos qui paraissaient chaque mois dans les magazines, qui ne connaissait pas le visage de Largo Winch ?
Assis devant une tasse de café, Largo regardait les clients du " Café Amalia ". C'était plutôt une cafétéria. De nombreux employés et ouvriers y venaient prendre leur petit-déjeuner le matin. L'endroit avait été bien choisi, impossible de deviner qui l'avait appelé ce matin. N'importe quel quidam aurait pu faire l'affaire… Largo regarda sa montre. 8h00. Il ne pourrait pas rester beaucoup plus longtemps…
Largo poussa la porte du Bunker, d'assez mauvaise humeur vers 9h00 et trouva Joy et Simon en train de boire le café.
" Où est Kerensky ? " demanda d'emblée Largo, remarquant l'absence du Russe.
" Salut Largo, j'ai bien dormi, toi pas visiblement… " plaisanta Simon.
" Simon, je suis pas d'humeur. "
" Il est coincé dans un embouteillage. " répondit Joy en tournant la cuiller dans son gobelet. " Il a appelé, d'après lui, il y a eu un accident, il fait aussi vite que possible. "
" Euh, Largo… "
" Désolé Simon, je suis un peu à cran, j'ai eu un appel bizarre ce matin. "
" Quel genre d'appel ? "demanda Joy, les sens en alerte.
" Un canular. "
" Un canular ? " Joy faillit s'étouffer. " Sur ta ligne privée ? Tu te fiches de nous ? "
" Je n'ai pas envie d'en parler… "
" Tu n'as pas envie d'en parler avec nous, mais Kerensky, lui, à le droit d'être dans la confidence ! " remarqua amèrement Simon.
" Bon sang, Simon, arrête ! J'ai demandé où était Kerensky, c'est tout ! " s'emporta Largo.
" Tu me cherchais, Largo ? "
La voix du Russe s'était élevée, et tous les regards convergèrent vers la porte. Il était appuyé contre le battant de la porte, bras croisés et les regardait. Aucun ne l'avait entendu entrer.
" Tu aurais pu nous dire que tu étais là. " grommela Simon.
" Et manquer ce spectacle touchant ? " ironisa Kerensky en les rejoignant.
Il jeta plus qu'il ne posa son manteau sur la table, et alluma les ordinateurs avant de remplir sa tasse de café.
" Alors ? Que deviez-vous me dire ? "
" Rien. " dit Largo.
" Largo a reçu un appel bizarre ce matin. " expliqua Joy.
" OK, on va vérifier ça. "
" Tu m'as mis sur écoute ? "
" Non Largo. " répondit froidement le Russe. " Nous bénéficions d'un service qui se nomme présentation du numéro, je me suis juste arrangé pour que le numéro soit enregistré et reste en mémoire dans une banque de donnée, propre au groupe W. Rassuré ? "
Il n'attendait pas de réponse, et moins de cinq minutes plus tard annonça :
" L'appel est daté d'aujourd'hui vers 6h30, c'est ça ? C'est un appel local, eh, mais attendez une minute, ce nom me dit quelque chose… "
Simon, derrière Georgi, se tordait le cou pour voir le nom de celui qui avait appelé. Kerensky appuya sur une touche de son clavier et aussitôt résonna la voix du speaker de la radio pour un bulletin d'information.
" Nous avons appris la mort ce matin de notre collègue et ami, Markus Konti, assassiné sauvagement ce matin. D'abord animateur radio, il avait su faire ses preuves et… "
Georgi descendit le son, et se tourna vers Largo :
" C'est ce type qui t'a appelé ce matin. Le numéro correspond. Laisse-moi quelques instants, que je me branche sur les services compétents, d'ici la fin de la matinée, je devrais pouvoir te faire un rapport… "
" Ça marche, de toute façon, je suis en réunion toute la matinée, je suis d'ailleurs déjà en retard. " soupira Largo. " Faites au mieux. On se voit plus tard. "
Largo quitta le Bunker laissant les trois se regarder en chien de faïence.
" Je vois que tu as la technique pour lui rendre le moral. " lança Simon à Kerensky, qui ne répondit pas.
Le Suisse quitta la pièce à son tour, claquant la porte au passage.
Joy soupira.
" Bon, donne moi l'adresse de ce type, je vais aller faire un tour chez lui. "
Kerensky ne réagit pas.
" Kerensky ? Mais qu'est-ce qui se passe ici ! "
Un claquement sec fut la réponse. Le Russe venait de verrouiller la porte du bunker. Il posa ses lunettes à côté de l'ordinateur et se tourna vers Joy.
" Nous n'avons rien à nous dire ? "
" De quoi tu parles ? "
" Joy. Largo et toi, tu crois que ça va se faire ? "
Brusquement sur la défensive, la garde du corps répliqua :
" Ce ne sont pas tes oignons. "
" Si justement. Je veux savoir, j'ai besoin de savoir. "
" Pourquoi ? "
" Parce que. "
Il s'était levé et instinctivement, Joy recula. Il sourit sans joie :
" Tu as peur de moi. "
" Non. Ce n'est pas ça… c'est… j'ai peur de moi. "
Elle se rapprocha et l'embrassa. Il répondit à son baiser avec passion, et la plaqua contre le mur.
" Alors " chuchota-t-il. " Il va falloir faire un choix. Tu ne pourras pas avoir les deux… "
Dans ses yeux, il lisait le trouble, le désir, mais pas la réponse qu'il espérait. Il desserra son étreinte, mais Joy resta proche de lui.
" Georgi… Je tiens à toi. Mais je ne sais pas à quel point… "
Il retourna à l'ordinateur, et déverrouilla la porte. En silence, il griffonna une adresse sur un bout de papier et lui tendit. C'était l'adresse de feu Markus Konti.
L'immeuble grouillait de policiers et Joy eut du mal à se frayer un chemin pour arriver à l'appartement du défunt. En tendant l'oreille, elle apprit qu'il avait été abattu aux alentours de 6h30 le matin même et qu'il avait dû entendre son agresseur puisqu'il avait été retrouvé près de l'entrée de son bureau, un revolver à la main. Joy n'eut pas l'occasion d'en apprendre plus, et retourna au siège du Groupe W.
A midi, tous se réunirent dans le Bunker. Joy fut la première à parler :
" Markus a été tué vers 6h30 ce matin, d'après la police. Peut être juste après avoir raccroché. Il a entendu son assassin, et il était armé quand il a été tué. Je pense qu'il savait qu'il était en danger de mort. "
Kerensky prit la parole à son tour :
" C'était un drôle de type, il trempait dans des affaires assez glauques. Il a viré journaliste à scandale. Il fréquentait des petites frappes, et d'après ce que j'ai trouvé, il était sur le point de vendre un article sur Largo. "
" C'est mauvais signe. " Intervint Joy. " La police va venir ici, c'est sûr. "
" Attends ", dit Simon, " nous ne sommes pas censés savoir qu'il préparait quelque chose sur Largo. Laissons les venir. Largo ne sait rien. "
" Le problème, Simon, c'est que ce type m'a appelé quelques minutes avant de se faire descendre. "
" Donc ça t'innocente ! "
" Au fait Largo. " Poursuivit Joy. " Qu'est ce qu'il te voulait. "
" Je vous l'ai dit, c'était une sorte de canular. "
" Excuse moi Largo, mais on ne tue pas les gens pour un canular… " ironisa Kerensky.
Il s'était détourné de son écran, et regardait son patron.
" Continuez à chercher. Je dois voir Sullivan. "
Largo quitta le Bunker.
" Je sais pas vous, mais je le trouve bizarre depuis ce matin. " constata Simon.
Joy et Kerensky échangèrent un regard, et un signe d'assentiment. Joy quitta la pièce à son tour.
" Eh ! Joy ! " s'écria Simon. " Mais bon sang, qu'est ce qu'ils ont, tous ! "
" Elle a ses règles. " Répondit Kerensky calmement.
" Quoi ? "
" Les femmes réagissent toujours de manière étrange quand elles sont réglées. "
" Tu parles ! "
Simon sortit à son tour alors que le Russe souriait.
Largo retourna au " Café Amalia ". Quelque chose le chiffonnait. Il commanda un café et, tout en buvant, réfléchissait. Il fit signe à une serveuse qui s'approcha :
" Vous désirez monsieur ? "
" Un renseignement. Markus Konti, ça vous dit quelque chose ? "
Il sortit un billet de sa poche que la jeune fille empocha très vite.
" Il venait tous les jours ici. Mais depuis quelques temps, il était bizarre. Il était stressé. On aurait dit qu'il avait peur. "
" Est ce qu'il n'aurait pas laissé quelque chose, un message pour moi ? Pour Largo Winch ? "
" Oui, enfin je ne suis pas sûre, je vais vérifier. "
Elle partit derrière le comptoir et revint quelques minutes plus tard, une grande enveloppe kraft à la main.
" Vous aviez raison, il a laissé ça pour vous. "
" Merci. "
Largo paya le café et sortit, l'enveloppe à la main. Une fois dans sa voiture, il ouvrit l'enveloppe et en sortit plusieurs clichés. Rageur, il frappa de la main le volant, jeta les photos sur le siège passager, et démarra en trombe.
" Alors ? "
" Il est sorti du café, et il a quelque chose à la main, une enveloppe. Il va à sa voiture… "
Joy Arden, une caméra numérique à la main, filmait la scène de sa voiture.
" Il a l'air furieux, tu as vu ça ? "
Kerensky regardait la scène sur son écran.
" Oui. Rentre en vitesse. Et pas un mot, où nous sommes bons pour la casse. "
Lorsque Largo poussa la porte du Bunker, il trouva Kerensky, Simon et Joy en pleine discussion. Il les interrompit brutalement.
" Dehors. Je dois parler à Kerensky. Seul à seul. "
Joy lança un regard à Georgi, qui signifiait :
" Il sait pour la caméra… "
Une fois seul avec le Russe, Largo ouvrit l'enveloppe et jeta les photos sur la table. Georgi Kerensky, d'habitude impassible, blêmit. Il figurait sur la photo, accompagné de Fyorentina, sa sœur, et du chef de la Commission Adriatique, ou en tout cas, celui qui se faisait passer pour tel.
" Merci Largo. " dit le Russe d'une voix sourde.
Désarçonné, Largo s'assit :
" Tu me remercies ? Tu as cinq minutes pour t'expliquer. "
" Si Simon avait été là, je serais déjà mort. Alors merci de me donner une chance. "
" Quatre minutes. "
Kerensky prit une photo et l'étudia à la lumière.
" La photo est truquée. Je ne perdrai pas mon temps à te dire que je suis innocent, à voir ta tête je n'ai aucune chance de t'émouvoir. Mais je vais te le prouver. Il y a bien un couple sur cette photo, mais les visages ont été grattés, et remplacés numériquement. Maintenant tu vas m'expliquer quelque chose. Ce matin tu as rendez-vous avec un type qui se fait descendre. Dans l'après-midi on te donne des photos… Ce gars voulait de l'argent pour disparaître. Tu crois vraiment qu'il aurait confié les photos à une serveuse de café ? Tiens, amuse toi une minute, téléphone au café, demande ta serveuse, je mettrais ma main à couper qu'elle n'y est pas connue. Tu sais pourquoi ? Parce que c'est un coup monté. Alors oui, je suis à blâmer, mais pas pour ce que tu crois. Je suis responsable de la mort d'un homme, parce que j'ignorais que tu étais sur écoute. Colle moi une faute professionnelle sur le dos, pas le meurtre de la sœur d'un ami. "
Largo soupira et mis sa tête entre les mains.
" Je ne sais plus quoi penser. Ce type avait l'air sincère. Il m'a dit de me méfier de vous tous. Que le traître était l'un de vous…
Kerensky regardait son patron froidement.
" Ton traître est au sein du groupe W. C'est vrai. Markus avait peut être quelque chose à te montrer, et ce sont sans doute ces photos, mais la Commission a mis la main dessus. "
" Georgi ? "
" Oui ? "
" Je veux que tu bosses sur ces photos. "
" Tu es sûr ? "
" Oui. Trouve qui est sur ces photos. Et vite. "
Largo se leva, prêt à partir.
" Largo, une dernière chose. "
" Quoi ? "
La voix du Russe était glaciale lorsqu'il dit :
" Rappelle toi ce que je t'ai dit dans la voiture, la première fois que nous nous sommes rencontrés. Je suis réglo. Si Fyorentina avait appartenu à la Commission et qu'elle nous avait trahi, je l'aurais tuée de mes mains. "
" Je sais Georgi. "
Ils se jaugèrent du regard un très court instant, et Largo s'en fut.

Révélations