L E JEUNE MARIE Chapitre 1
 




Debut décembre
" Cambriolage sanglant dans le XVIeme
Une maison cossue du XVIeme arrondissement de Paris a vu hier le jour se lever dans de bien sinistres circonstances : ses habitants ont été assassinés la nuit dernière.
Selon la police, les propriétaires de la demeure et leurs invités ont été surpris par les cambrioleurs durant le repas. Les malfrats, paniqués, auraient immédiatement assassinés toute la tablée.
Du fait de l'éloignement important de la maison avec les maisons voisines, les voleurs ont eu le temps d'emporter un nombre considérable d'objets de valeur.
Les voisins, très inquiets de ce crime dans un quartier habituellement calme, ont évoqué la création d'une milice, ce que la police a immédiatement découragé du fait ... "

Georgi lâcha un soupir. L'absurdité humaine ne se lassait pas de se renouveler. A se demander où il trouvait la force de continuer.
Il continua sa revue de presse et ne trouva rien qui put concerner le groupe W de près ou de loin et rien qui put le concerner personnellement.
Il se leva et se servit un café. Il se rassit et récapitula l'ordre du jour : jeter un oeil à la situation de l'Insurance Illinois Company, vérifier les références de la nouvelle secrétaire de Sullivan, contrôler tout le dispositif de sécurité pour le déplacement de Largo la semaine prochaine en Allemagne.
La santé de l'IIC de la division Banque inquiétait Sullivan. Il souhaitait s'assurer que ceci n'était pas le fait d'opérations illégales que ses propres sbires ne pouvaient découvrir. En bref, du piratage.
La nouvelle arrivante déclenchait une enquête de routine : référence, adresse, situation. C'était devenu quasi obligatoire pour toutes les personnes travaillant dans les hautes sphères du groupe ou à leur proximité.
Quant à Largo, il devait partir seul la semaine prochaine au Kinder-Krebs-Zentrum, un centre soin pour enfants atteints du cancer (1), à Hamburg. Il refusait toute escorte, alors Georgi et Joy avaient décidé de procéder à une vérification approfondie pour anticiper les ennuis.
Il but une gorgée de café. Il grimaça et nota mentalement de réprimander Simon pour oser vanter une telle mixture.
Il se mit au travail.

Largo sortait de la réunion du Conseil. Elle avait été tendue, comme toujours, et Largo aspirait à quelques instants de tranquilité, avant de partir déjeuner avec Simon, Joy et Georgi. Sullivan ne lui laissa pas ce maigre plaisir.
" Largo, nous devons parler rapidement de l'IIC. Elle est en mauvaise santé et je voudrais savoir ce que vous envisagez.
- Je ne sais pas, John. En tout cas, je ne me vois pas mettre tout le monde à la rue.
- Je doute qu'il y ait beaucoup d'autres solutions.
- J'y réfléchirai, John. Autre chose ?
- Non, bon appetit. "
Sullivan tira sur son col de chemise et sa cravate.
" Qu'est-ce qu'il vous arrive ? Vous avez paru mal a l'aise durant toute la réunion. Pourquoi n'avoir pas desserré cette fichue cravate plus tôt ?
- Pour donner aux bellâtres du Conseil l'occasion de railler ? Non. Cecile, ma nouvelle secrétaire, a rectifié le noeud de ma cravate juste avant la réunion. Elle trouvait que j'étais fagoté comme l'as de pique."
Largo ouvrit de grands yeux.
" L'as de pique?
- Oui, débraillé, une expression française d'après elle.
- L'as de pique ? Votre secrétaire vous a dit ca ?
- Oui ! C'est un personnage. Elle a du caractere.
- Vous vous laissez mener par le bout du nez, maintenant ? A quand le mariage ? sourit Largo.
- Vous n'y êtes pas du tout, Largo. Cecile est arrivée il y a une semaine a peine et elle a préparé un dossier très clair sur la proposition marocaine à partir de mes notes. Je ne suis plus dérangé en permanence, mes rendez-vous sont à l'heure et mon bureau est rangé. Elle s'habille de façon austère, mais on ne demande pas à une secrétaire d'allumer son patron, et puis, je pense que ça s'arrangera avec le temps. Je m'entends bien avec elle. La seule chose, c'est son café.
- Il est atroce ?
- Pire que ca. " Sullivan grimaça. " Le premier jour, j'ai cru que le produit à detartrer était tombé dedans, mais il a le même goût tous les jours. Et elle remplit ma tasse à ras bord, affirmant que je dois rester alerte, vif et efficace. Je trouve que mes plantes s'y accommodent pas mal.
- Il faudra que je goûte ce breuvage du diable.
- Plutôt des industries chimiques. Et seulement si vous me signez une décharge."
Largo rit de bon coeur. En fait, il était satisfait de l'état actuel de Sullivan. Depuis l'accident de ski de Gabriella, les secrétaires s'étaient succédées à la plus grande insatisfaction de John, qui était pointilleux et tatillon au possible. En plus, il tenait à ses habitudes. Le John Sullivan qui se tenait devant lui maintenant avait l'air bien plus reposé et serein qu'au cours des dernières semaines.
Joy et Simon arrivèrent à ce moment.
"Kerensky nous attend dans l'entrée.
- Joy, quand te décideras-tu à l'appeler par son prénom ?
- Kerensky est un ex-agent sovietique et il restera un ex-agent soviétique jusqu'à sa mort. Je m'en voudrais de sympathiser avec l'ennemi."
Son sourire disait tout le contraire. Il n'y avait là qu'une habitude, disons, familiale.

Largo et Simon nettoyaient leurs assiettes consciencieusement sous l'oeil affolé de la serveuse. Ca avait commencé avec l'art de nouer les spaghettis dans la cuiller. Ils avaient alors décrété que c'était excellent et s'étaient chamaillé sur la façon de le faire savoir au restaurateur avec toute la vigueur et la force d'expression nécessaire. Ils avaient fini par tomber d'accord pour nettoyer leurs assiettes. Plus une miette ne devait subsister. Le bruit des fourchettes sur l'argile des assiettes nues résonait dans tout le restaurant.
Joy surveillait les deux gamins d'un oeil noir. Kerensky faisait l'indifférent.
" Vous devriez lécher les assiettes, attaqua t-il.
- Mais on est dans un restaurant ! protesta Simon.
- Franchement, je n'avais pas remarqué." rencherit Joy.
L'heritier releva la tête de son assiette et déclara :
"J'ai terminé."
Il aperçut alors la serveuse quelque peu perplexe. On lui avait certainement recommandé de soigner très précautionneusement ce client. Sauf qu'habituellement, les clients qui se comportaient comme ça n'étaient pas incités à revenir.
Il rebaissa la tête un peu confus.
" Si on passait au café ?
- Un vrai café, voila une idée en or, camarade capitaliste. Depuis ce matin, je n'attends que ça.
- Qu'est-ce qu'il a, mon café ? rétorqua Simon au quart de tour.
- J'ai eu beau chercher et en réalité, rien ne sépare ton immonde breuvage du purin qui stagne dans les champs après la pluie, si ce n'est qu'il est servi chaud."
Sourire glacial. Regard direct. Simon ne s'habituait pas à l'humour pince-sans-rire de Georgi. A moins qu'il ne fût sincère ...
"Vous êtes vraiment très courtois, monsieur ... " Face au silence obstiné du grand blond antipathique, l'individu poursuivit. " Je ne m'en servirais même pas pour décrasser la plomberie. Ca la ferait fondre."
L'homme qui leur avait adressé la parole sans invitation avait le même physique que Simon : grand, cheveux et yeux foncés, bel homme, et le même style vestimentaire. Ce dernier sauta pratiquement de son banc et attrapa chaleureuseument l'inconnu aux épaules :
" Penolo! Tu ne bois pas de café! Comment oses-tu d'immiscer dans une conversation qui te dépasse ? Mais tu n'as jamais pu t'empêcher de frimer, n'est-ce pas ?
- O'vronnaz Simon. J'ai plus de conversation que toi, vieux baratineur. De toute facon, tu es plus raseur qu'un ambassadeur dans une réception au Tchibouli oriental.
- On s'en était déjà rendu compte."
Le regard de Kerensky disait en substance : je ne vous connnais pas, je ne vous apprécie pas, je n'apprécie personne en general, vous n'avez rien à faire ici, disparaissez.
Joy souriait, heureuse de rencontrer un nouvel ami de Simon. Elle était aussi très curieuse de tous les ennuis qui allaient, à n'en pas douter, de pair.
Largo, égal à lui-même, n'avait pas le moindre soupçon d'arrière-pensée.
Simon procéda au présentation.
"Pen, je te présente Largo Winch, que tu connais sûrement par l'intermédiaire des magazines, Joy Arden, son garde du corps personnel et Kerensky, qui appartient aussi au service de sécurité que JE dirige.
- Un milliardaire aventurier, une troublante déesse et un fascinant homme de glace. Comment fais-tu pour toujours de retrouver en aussi bonne companie ?
- Les amis, je vous présente Penolo Modrillas, un ami avec lequel j'ai pas mal... euh... travaillé...
- Un voleur, asséna Georgi froidement.
- Ex-voleur, corrigea Penolo, indifférent à l'hostilité de Georgi. Je me suis rangé. Après un vilain arrêt de travail forcé, on m'a proposé de passer de l'autre coté. J'ai immédiatement accepté. J'évalue les systèmes de sécurité pour des richissimes clients, comme vous justement, Mr Winch.
- Appelez-moi Largo. Les amis de mes amis sont mes amis."
Joy et Georgi échangèrent un regard tres rapide et furtif. Ils étaient tous les deux sur leur garde.
Penolo Modrillas était donc un ancien voleur, specialisé dans la technologie. Lui et Simon avaient travaillé ensemble occasionnellement. Ils avaient mis à mal des systèmes de sécurité très perfectionnés.
Ils burent le café ensemble, un expresso italien que Georgi fit langoureusement durer. Simon avait plus que parfaitement réussi à dénaturer le café en poudre à la base de la boisson. En fait, l'exploit méritait le Guinness.
Ils discutèrent avec entrain. Puis Joy, qui surveillait sa montre, déclara qu'il était l'heure de retourner au bureau.
" Hey, Simon, Largo, vous devez absolument y retourner ?
- Une multinationale ne fonctionne que si on y met beaucoup d'huile de coude, j'en ai peur.
- J'ai beaucoup à faire". La voix du russe sous-entendait que même s'il s'ennuyait comme un rat mort, il trouverait toujours mieux à faire que de rester avec lui.
" Joy, vous au moins ?"
Ses yeux suppliaient. Il était à mourir de rire.
" Helas ...", lâcha t-elle en laissant échapper un éclat de rire.
Ils quittèrent le restaurant en deux groupes.

Chapitre 2
(1) Le fördergemeinschaft Kinder-Krebs-Zentrum, à Hamburg.
C'est une asssociation dont les buts sont de s'occuper des enfants atteints d'un cancer, d'aider finacièrement les parents qui en ont besoin, d'améliorer les techniques de soin dédiées aux enfants.
Cette association dispose d'un centre de soins à Hamburg, où sont soignés environ 500 enfants. Reprendre